La gravité

Il y a dix ans et un peu plus, quand les tours tombaient, quand je prenais la bonne voiture pour rentrer saine et sauve, les malheurs, ceux du monde et du mien, me semblaient aussi immenses qu’incompréhensibles. Bien sûr, dans l’instant, ils me touchaient avec violence, coupaient le souffle, en frappant là, juste au creux de l’estomac. Mais, malgré le chagrin, la douleur, la puissance de la vie estompait les cicatrices comme si rien de mauvais n’avait vraiment existé, finalement. Le drame restait exception. Un danger vaguement menaçant mais que l’on arrivait par magie et effronterie à tenir le plus souvent éloigné.

Je n’ai plus vingt ans. Ce n’est plus du tout comme ça.

2015 depuis qu’elle a commencé a vu couler bien des larmes, se multiplier les chagrins, ceux du monde devant les horreurs indicibles qu’il subit à l’échelle de son (in)humanité et ceux du mien, des adieux trop précoces, des surprises douloureuses, des coups de fil qui laissent en larmes, des constats qui abîment définitivement. Cette rentrée a craché son lot de tristesse.

J’ai cessé de chercher une vertu comme dans les fables, non, je ne crois plus qu’à quelque chose malheur est bon. Il s’agit bêtement de la vie mais avant, je ne m’en étais pas vraiment rendue compte, assez préservée par le destin.

Alors quoi ? Je ne vois d’autre solution que de nous réjouir encore plus fort des bonheurs qui surgissent, grands, petits, légers, intenses, des chances que l’on a sur le chemin, de l’amour que l’on nous porte et que l’on éprouve. C’est niais peut-être mais autrement, j’ai réfléchi, je ne vois pas.

Je pensais aussi vous serrer très fort tous dans mes bras, vous, ma famille,mes amis, mes complices dans cette galère, vous dire que je suis là et que je compte sur vous, toujours, aussi, pour moi.

Je dédie ces mots à Paul, né hier après-midi, à mon fils qui a eu 17 mois déjà et à chaque personne logée dans mon coeur, peu importe la place qu’elle y occupe, la raison et la date de l’installation. Y a du peuple mine de rien. Certains ne sont plus là, pourtant ils vivent toujours, je crois, un peu en moi.

Publicités

Des paires de chaussures

Le paradoxe de mon quotidien est une paire de talons planquée sous un bureau.

Sagement, la nuit, ils attendent leur tour, de retrouver la chaleur d’un pied, du contact d’un collant, des doigts, d’une plante, cette plénitude que la matière de la chair, des tendons et des os va leur concéder. Ils n’existent que pour cette chaleur douillette, ne connaissent pas les agressions de l’extérieur.

Ainsi préservés, ils ignorent les matins pressés, les soirs stressés, l’allure rapide et cadencée subit par d’autres si vite éreintées par le contact du macadam, les interminables un peu tristes couloirs de métro, piétinés par leurs confrères dont les propriétaires se tassent, s’agglutinent sans vergogne aux heures de pointe.

Ma vie c’est une paire de chaussures en cuir noir, huit centimètres de talon et un petit détail doré sur le côté mais des boots aussi. Je suis les deux, par moment perchée, masquée, habitée par le rôle que la société et moi avons choisi que j’allais jouer. Mes talons, mes semblants d’élégance et de fierté : ma contenance. Mes chaussures plates aussi : mon envie de courir, de ne surtout rien perdre de ce temps si précieux et volatile, de rattraper ceux que j’aime, ceux qui me touchent, ceux qui me parlent, de les stopper un instant dans leur propre trajectoire pour partager un peu, avec eux. Un mélange, dans l’allure, de lourd et de léger. Du bonheur, des talons un peu hauts qui cassent, d’autres plats qui glissent, dérapent, quelques larmes. Tous les jours, je suis un peu de ça.

Ils me donnent l’aplomb, le courage, ce petit surplus nécessaire pour affronter ce dont parfois je me crois parfaitement incapable, mes chaussures plates, elles, me pressent vers l’amour, l’amitié, sans fard, m’ancrent plus près du sol, de mes racines. Mes talons me font flirter avec en haut. Je ne suis ni tout à fait l’une ni l’autre, ni petite ni grande, je suis un composite, je suis un clown, je suis une poupée de papier.