De l’art de tremper sa tartine

Il passe commande : il prendra un chocolat chaud et des tartines.

La responsable de la salle, où les clients sont encore rares, les lui apporte quelques minutes plus tard et, tandis qu’il répond aux questions sérieuses d’un interlocuteur, il se met consciencieusement à découper le morceau de pain, une petite ficelle bien fraîche, dans le sens de la longueur.

En commentant la marche du monde, il ôte le papier d’aluminium autour de la motte de beurre et applique la matière grasse jaune pâle sur la mie très tendre. Le petit ploc du couvercle de la confiture marque l’ultime étape avant la dégustation. Tout est fin prêt. L’apogée de cette cérémonie gourmande consiste sans doute en cet instant, à la fois osé et naïf, où il plonge sa tartine dans le velouté du chocolat, encore fumant. Les alvéoles moelleuses du pain absorbent le liquide, jusqu’à la croûte dorée de la ficelle s’imprègne du breuvage sucré.

Que dit ce geste de cet homme apparemment bien installé et dans la cinquantaine ? Il n’est pas chez lui, dans la cuisine d’une jolie maison de campagne, ni sur la terrasse d’une chambre d’hôtel en peignoir blanc, entrain de contempler la mer, non, il est en costume sombre dans un bar parisien un peu chic.

J’aime penser que tremper ainsi sa tartine beurrée dans son chocolat chaud traduit  un goût des plaisirs simples, un penchant que la vie et ses rudesses n’ont pas réussi à altérer, une sorte de candeur aussi, peu d’inquiétude face au qu’en dira-t-on.

Il n’est pas encore neuf heures. J’ai bu deux expressos : depuis longtemps je ne bois plus de chocolat et commander à manger, c’eut été risque de me tacher. Je l’observe faire du coin de l’oeil et grâce à ce petit geste, naît en moi pour lui une forme toute subjective de sympathie.

La gravité

Il y a dix ans et un peu plus, quand les tours tombaient, quand je prenais la bonne voiture pour rentrer saine et sauve, les malheurs, ceux du monde et du mien, me semblaient aussi immenses qu’incompréhensibles. Bien sûr, dans l’instant, ils me touchaient avec violence, coupaient le souffle, en frappant là, juste au creux de l’estomac. Mais, malgré le chagrin, la douleur, la puissance de la vie estompait les cicatrices comme si rien de mauvais n’avait vraiment existé, finalement. Le drame restait exception. Un danger vaguement menaçant mais que l’on arrivait par magie et effronterie à tenir le plus souvent éloigné.

Je n’ai plus vingt ans. Ce n’est plus du tout comme ça.

2015 depuis qu’elle a commencé a vu couler bien des larmes, se multiplier les chagrins, ceux du monde devant les horreurs indicibles qu’il subit à l’échelle de son (in)humanité et ceux du mien, des adieux trop précoces, des surprises douloureuses, des coups de fil qui laissent en larmes, des constats qui abîment définitivement. Cette rentrée a craché son lot de tristesse.

J’ai cessé de chercher une vertu comme dans les fables, non, je ne crois plus qu’à quelque chose malheur est bon. Il s’agit bêtement de la vie mais avant, je ne m’en étais pas vraiment rendue compte, assez préservée par le destin.

Alors quoi ? Je ne vois d’autre solution que de nous réjouir encore plus fort des bonheurs qui surgissent, grands, petits, légers, intenses, des chances que l’on a sur le chemin, de l’amour que l’on nous porte et que l’on éprouve. C’est niais peut-être mais autrement, j’ai réfléchi, je ne vois pas.

Je pensais aussi vous serrer très fort tous dans mes bras, vous, ma famille,mes amis, mes complices dans cette galère, vous dire que je suis là et que je compte sur vous, toujours, aussi, pour moi.

Je dédie ces mots à Paul, né hier après-midi, à mon fils qui a eu 17 mois déjà et à chaque personne logée dans mon coeur, peu importe la place qu’elle y occupe, la raison et la date de l’installation. Y a du peuple mine de rien. Certains ne sont plus là, pourtant ils vivent toujours, je crois, un peu en moi.

Un mois déjà

Il y a un mois, je passai une belle journée où se mêlèrent indistinctement l’émotion, la joie, le plaisir, le bonheur. Je m’attendrissais de l’union de deux amis; je pleure, comme tout le monde ou un peu davantage, pour les mariages. Je profitais de la journée qu’ils avaient préparé avec soin et beaucoup de coeur à leurs hôtes. Il faisait bon, ils étaient beaux, ils étaient heureux. Et moi pour eux.

Bien plus tard cette journée-là, encore euphorisée par l’énergie joyeuse et émouvante de leur union, je discutais avec des étrangers dans un jardin où l’on donnait une fête, en l’honneur de la fin de l’été. Un bonheur plus quotidien, moins unique certes mais chargé de bonnes ondes traversait l’assistance. La table du jardin débordait de tartes, de bouteilles, de paquets de bonbons, de boîtes à cookies qu’on

IMG_1654 distinguait mal dans l’obscurité. On entendait les voix fluettes des enfants qui ne dormaient pas encore derrière celles des adultes devisant gaiement de sujets graves, ou alors était-ce l’inverse. J’étais bien, c’était une magnifique journée, rien de moins. Je me sentais vivante, ancrée dans un présent festif et heureux, privilégiée d’être l’une des figurantes de ces bonheurs. A un moment dans la soirée, je me souviens m’être tournée vers le ciel, l’avoir admiré, clair, sans nuage. J’ai pris mon téléphone et saisi cette lune ardente, irréelle, au coeur de ce décor urbain. Sur l’instant, je n’ai trop su pourquoi, une envie de l’immortaliser sans doute, de la capturer pour la retenir pour toujours un peu. Le lundi suivant, j’ai appris pour Katy. Elle était partie ce fameux samedi. Je regarde ce cliché et je me remémore cette journée avec davantage d’émotion, forcément. Je mesure encore plus la chance d’avoir été si heureuse ce jour-là. Je pense à Katy et à ses proches. Je pense à ces amis qui nous recevaient ce soir-là et ont eu un bébé hier et à ceux qui fêtent aujourd’hui leur premier mois de mariage. Je leur dédie à tous ce modeste billet.

La vie, mode d’emploi (épisode 1)

nadnad1Comment s’en sortir dans une soirée où l’on ne connaît personne (ou presque).

Il est minuit, voire un peu plus. Vous franchissez le seuil d’un appartement enfumé qui vous est étranger. Comme 99% des êtres qui peuplent le lieu. Toutefois, vous n’avez pas envie de partir. Vous avez suivi une vague connaissance et êtes fermement décidé à prendre un peu de bon temps.

D’abord, postez-vous à distance raisonnable du buffet.

Vous y ruez, même avec pour l’objectif pur de vous donner une contenance (quoi qu’il faille être bien naïf pour croire que manger des chips par poignées puisse vous nimber d’une aura fascinante) serait un faux pas terrible et vous cataloguerait d’office dans la catégorie détestable des pique-assiette.

Restez éloigné, donc, mais gardez le buffet dans votre champ de vision. La stratégie va consister à onduler à faible allure, si faible qu’à peine perceptible jusqu’à ce point névralgique. Car, oui, le buffet est l’un des quatre repères majeurs au cours d’une soirée (nous reviendrons bien entendu sur les trois autres un peu plus tard), un point cardinal sur la carte de la fête et le terrain le plus propice à engager une conversation, anodine certes (exemple : « ahhannn, y a plus qu’dla bière!! » susurre Cindy en enroulant une mèche de cheveux blonds autour de son index. « Non, répond Kévin, y a du panaché à la cuisine, suis-moi » et vous voyez où je veux en venir… la cuisine étant une autre intersection incontournable) mais néanmoins précieuse au bon déroulement de l’événement.

Vous avancez donc, frôlant des corps qui se désarticulent sur des rythmes barbares, je précise bien « sur » et non « en » rythme, puisque souvent l’alcool et d’autres substances que la décence ne me permet pas de nommer ici, ont dramatiquement modifié le comportement des jeunes fêtards. Il faut prendre garde à l’éventuelle galette que même la plus jolie fille de la soirée si elle est éméchée, eh oui, si, si, est en mesure de lâcher sur vos baskets neuves, surtout à partir d’une heure avancée. Il faut vraiment faire preuve de vigilance et éviter les éclaboussures d’alcool, ces pluies odorantes, collantes qui jaillissent de gobelets en plastique dont les propriétaires perdent au fur et à mesure la maîtrise. Ca y est, vous y êtes, vous pouvez être fier de vous.

Le risque cependant est qu’il soit trop tard et que le buffet ne se résume déjà plus qu’à un îlot déserté jonché de cadavres de paquets de chips (oui, encore elles) éventrés, de bouteilles de bière à moitié vides et de leurs capsules dans lesquelles la jeunesse impudente s’échine à écraser bien trop de mégots de cigarettes. Les signes sont là : vous avez raté l’heure du buffet. Car le buffet, oui, est l’un des rendez-vous incontournables dans une soirée, un passage obligatoire, « the place to be » comme disent nos amis outre-Manche. Seulement, comme toute chose dans la vie, cher enfant, il s’agit d’y arriver à point nommé, à la bonne heure. Ici, visiblement, vous avez manqué le train.

Par pitié, ne chouinez pas. Je vous propose de raccrocher les wagons et de passer maintenant à la cuisine.