Un souvenir

Il y a sur le buffet aligné des cadres de différentes tailles. Chacun recèle un cliché de la vie de la famille. Le cousin Marc tout petit, les trois sœurs aux nattes bien serrées, la remise de diplôme d’Yves… Leur histoire commune s’aligne sur le bois patiné, en formats variés. C’est une frise bien propre racontant les étapes de leurs vies, le lien fièrement tissé ensemble, à l’épreuve du temps.

Esmé la balaie du regard, elle s’amuse à la lire en marche avant puis à remonter le temps. Elle a vu mille fois ces images. Elle apparaît sur les trois dernières, celles les plus près de le porte de la cuisine, celles posées en dernier. Le cadre qui a sa préférence a toujours été le doré dont elle pensait, enfant, qu’il était précieux de par sa couleur et qui conserve sous son verre piqueté l’image de ses grands-parents dans leurs lourds habits de mariés.

La pendule sonne. Esmé sursaute et se retourne brusquement. Etre seule dans le salon de sa grand-mère lui est inhabituel. Elle est entrée sur la pointe des pieds, a fait le tour de la grande table en merisier, a caressé du bout des doigts la courtepointe qui couvre le dossier de la chaise sur laquelle, chaque soir, son aïeule s’assied. Elle a observé ce décor, digne d’une maison de poupée et s’est fait la remarque que personne ne vit plus dans un endroit comme celui-là.

Elle a vu les photos mille fois mais les a-t-elle vraiment toutes bien regardées ? Elle leur jetait un regard, enfant, trouvant une échappatoire face à celui de l’autorité, riant des accoutrements de ses grand-tantes, des tabliers, des tresses d’un autre temps. Elle les voyait entre deux clignements, les paupières lourdes de sommeil, quand elle leur faisait face, droite sur la chaise lors d’interminables dîners mondains orchestrés par sa grand-mère.

Il y en a une douzaine environ mais elle se fait la remarque de ne se souvenir que de la moitié : celles où elle apparaît bien entendu, les trois sœurs, la remise du diplôme de son frère, le couple de jeunes mariés surtout à cause du cadre brillant. Elle ne se souvient pas de la photo un peu en retrait sur laquelle un jeune homme, pas le jeune marié, pas son grand-père, un autre, en uniforme, prend une pose artificielle, souriant de toutes ses dents à l’appareil. Ses bras croisés avec aplomb, sa jambe gauche en appui sur un rocher… Il ne lui dit rien, ne ressemble à personne de sa connaissance. Encore derrière lui, une photo plus surprenante emporte son attention. Celle d’une jeune femme dénudée dont le corps fait face à l’objectif alors que son profil se dérobe. Sa poitrine menue est cachée par un chapeau noir qu’elle tient des deux mains. Esmé reconnaît sa mère. Elle déplace délicatement, le moins possible pour éviter les preuves et la poussière, les autres cadres, pour se saisir de celui-là. Sur la photo, sa mère porte des petites lunettes rondes cerclées d’or. Esmé les a gardées. Elle est encore très jeune, comme elle s’est figée dans sa mémoire. Les lunettes sont un fragment de cette mère évaporée. Esmé les revoit nettement, posées sur la table de chevet du lit qu’elles partageaient toutes les deux, dans la maison.

Fillette, elle se revoit aussi tâtonner le matelas pour vérifier l’absence du corps de sa mère. Elle se penche pour renifler son odeur encore présente, elle serre de ses petits bras potelés l’oreiller qui sent si bon. Un mélange de musc et de tabac. Aucune autre maman n’a ce parfum-là. Elle bondit du lit, descend pieds nus les grands escaliers cirés de la jolie maison parfaite de sa grand-mère et crie « Maman, maman, maman ! », au risque de se faire houspiller. L’excitation cède vite la place à la crainte : aucun écho ne retentit. Elle pousse de toutes les forces d’une enfant de six ans la porte de la cuisine, où elle trouve d’habitude sa mère en chemise de nuit, la tête embrumée, plongée dans un bol de café. Personne. La maison est vide, hier comme aujourd’hui.

Le corps d’Esmé est parcouru d’un frisson, voilà longtemps qu’elle n’avait pas songé si clairement au matin de la disparition. Elle s’étonne encore un peu que le souvenir en soit si précis, si vif, si douloureux. Elle a presque trente ans, maintenant.

Esmé emporte la photo chez elle et ouvre, le soir, avant que ne rentre son mari le coffret où sont rangées les lunettes cerclées de doré, quelques coupures de journaux et deux bagues. Elle y glisse la pièce supplémentaire de son butin.

Le soir, allongée dans l’obscurité, elle songe à ce qu’aurait été son enfance si sa mère l’avait emmenée. Elle imagine la vie dans une roulotte peut-être ou bien transbahutée d’appartements sordides en squats bizarres, au gré des amours et des contrats de cette mère fantasque. Elle s’est joué ces films tant de fois, déjà.

Au lieu de ça, elle a vécu une enfance aux contours rectilignes auprès de sa grand-mère. Les vêtements propres, bien repassés, le velouté de cresson tous les dimanches soirs, les parties de backgammon avec les vielles tantes solitaires, la bonne éducation, le tictac de la pendule, l’ennui.

Georges veut un enfant. Esmé ne sait pas. Sa grand-mère lui répète qu’il n’y a rien de mieux à faire.

Esmé rêve de paysages qu’elle aurait découverts, d’ambiances de coulisses, de bars la nuit, sent même sous ses reins le skaï de la banquette sur laquelle, petite, elle aurait pu dormir, tapie un niveau en dessous des rires et des volutes de fumée, une petite main agrippée au tissu soyeux de la longue jupe de sa mère. Elle la voit si belle, si originale, lever les yeux de la machine à écrire, ses petites lunettes sur le bout du nez, lui adressant un regard baigné d’amour avant de retourner à ses affaires, lui envoyant des mots tendres et des baisers dans l’air. Esmé s’agite : cette scène s’est-elle seulement une fois passée ? A côté d’elle, le ronflement régulier de son mari la sort de son demi-sommeil. Elle se tourne vers lui, chatouille sa moustache, se sert contre son corps bien chaud pour tenter d’oublier, de revenir dans l’ici et le maintenant.

Esmé, cette nuit-là, ne dort pas.

Lorsque Georges est parti travailler, elle retourne ouvrir le coffret dans la buanderie et regarde encore la photo, la nudité de sa mère masqué par le chapeau, son profil tourné vers ailleurs, déjà. Alors, elle se dirige vers sa coiffeuse, attache à moitié ses cheveux, passe sa chemise de nuit par-dessus sa tête et chausse les petites lunettes dorées. Ele jette un œil timide dans le miroir. Elle tourne un peu la tête mais pas trop pour se voir encore ; comme elle n’a pas de chapeau noir, elle cache juste le bout de ses petits seins avec ses mains.

La sonnerie du téléphone retentit. Esmé se lève et va prendre le combiné posé sur la table de chevet.

       –   Esmé, chérie, dit sa grand-mère après quelques échanges d’une conversation d’usage, il y a un cadre sur le buffet qui a disparu, y crois-tu ?

Esmé n’enchaîne pas tout de suite, elle laisse à sa grand-mère le temps d’ajouter quelque chose peut-être. Mais les deux femmes restent silencieuses.

       –  Non, êtes-vous sûre ? Et lequel, grand-mère ?

       –  Oui, Esmé, bien sûr que je suis sûre…

Un léger blanc de nouveau.

       Après tout, poursuit la vieille dame, ça n’a pas tant d’importance, ne t’en fais pas mon enfant.

Et elles concluent en convenant d’une date à laquelle Georges et Esmé viendront déjeuner. Maria fera du gigot si Georges aime toujours cela, évidemment.

Esmé raccroche et réalise qu’elle a froid, presque nue, assise-là et qu’elle serre toujours la photo très fort dans l’une de ses deux mains.

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La mémoire et la psyché

Les émotions et l'état d'esprit influent beaucoup sur la mémoire.

L'histoire et nos histoires sont des miroirs, se regardent et s'interpellent le long d'une vie.

Je me souviens ainsi de la jeune femme de 20 ans que j'étais lorsque je vis, comme des milliers d'autres, sur l'écran de télé familiale les tours de Manhattan s'effondrer. Je me rappellerai certainement de la quasi trentenaire que je suis désormais écoutant en boucle sur les ondes de Radio France les correspondants étrangers raconter le désastre japonais.

Ce que l'on se remémore bien plus tard, ce sont souvent des bribes, des détails anecdotiques puisque la grande histoire nous échappe, puisqu'on en connaît qu'une version remâchée par nos canaux d'informations habituels auxquels, généralement, l'on se fie.

L'histoire, de plus, ne nous appartient que rarement, nous n'en sommes la plupart du temps, là où je me trouve en tout cas, que les témoins attérés, les chanceux épargnés.

Je me souviendrai certainement m'être rendue compte que ces correspondants français s'expriment avec un accent japonais prononcé, chose à laquelle je n'aurais pas spontanément songer.

Je me souviendrai peut-être de la une de Libé en ce début de printemps parisien ensoleillé : Queen Elizabeth, placardé sur le kiosque en bas de chez moi. Je me souviendrai aussi d'avoir trouvé un peu ridicule les doublages d'un vieux film avec Liz Taylor, diffusé en hommage ce soir-là. De m'être dit que les vieux films américains en VF me font souvent cet effet-là.

Je me souviendrai d'autant mieux de cette période de l'histoire parce que je m'y inscrirai anonynement avec la mienne. Ces événements et le miens seront marqués sur une frise chronologique ressemblante. La grande et ma petite.

Travail de mémoire

En ce moment, je découvre Christine Montalbetti et je regrette déjà de n'avoir jamais pu assister à l'une de ses conférences. Son écriture m'interpelle, son approche du traitement narratif me séduit et me fait m'interroger. Au détour de l'une des pages de son dernier roman, je tombe pensive, saisis l'un des bloc-notes offert par une bienveillante et me mets à griffonner autour du souvenir.

Laissez-moi vous raconter une scène de ma vie. Une dispute en fait. Pourquoi ce soir et pourquoi celle-ci ? Je vais essayer d'y venir.

Cette dispute, donc, appartient à un passé révolu dont je ne regrette rien. Mais l'acuité du souvenir est là. Je peux vous décrire la chose en quelques phrases : d'abord, l'odeur de la cigarette dans l'habitacle de la voiture qui m'incommode terriblement. Le soleil matinal qui nimbe la scène. La crème solaire dont je presse rageusement le tube presque vide entre mes mains; que j'applique autant par souci de prévention que pour lutter à coup d'odeur cosmétique contre le haut-le-coeur qui menace de ruiner encore davantage le début de ma journée. Je me rappelle ce magnifique beau temps, la route qui serpente, presqu'avec malice, le long de la mer paisible et brillante. J'ai gravé en mémoire l'abîme béant entre le bonheur simple et évident qu'inspire le décor que nous traversons et la puissance noire de nos respectives colères, la chaleur ambiante adversaire du souffle glacé qui s'était abattu sur nos sentiments.

J'observe désormais avec une froideur clinique ce souvenir. Je l'ai rangé il y a déjà longtemps au rayon du passé et lorsque j'ouvre les armoires du temps, je peux lui jeter un regard dénué d'émotion.

Pourtant, il suffit de l'ébauche rapide de quelques éléments pour qu'il prenne de nouveau forme. Son évocation demeure étonnamment puissante. Peut-être est-ce la force de ce moment ? La densité (tout personnelle) dramatique qu'il a revêtue alors m'a marquée au point qu'il faille juste quelques indices pour qu'il resurgisse avec une étonnante netteté.

Les facéties de la mémoire n'ont pas fini de me surprendre, les chemins de réflexion vers lesquels me guident Christine Montalbetti non plus.