Le rideau

Un jour, j’ai voulu retourner là où nous avions fait connaissance. Et l’endroit était fermé.

Il ne restait rien de la petite salle de spectacle que tu avais tant aimée. Apprendre qu’elle n’existait plus, c’était comme te perdre une nouvelle fois.

Je m’étais levée ce matin-là, la douleur plus violente au creux du ventre. Elle n’en finissait pas de me trouer les entrailles. Je savais que je ne m’en débarrasserais pas mais j’avais parfois le fol espoir que le temps atténuerait ses effets.

J’avais ouvert les yeux brutalement, comme extirpée par une main invisible de mon sommeil, lourd de médicaments. Ce n’était pas grave puisqu’aucun rêve ne l’habitait plus depuis longtemps mais cela restait surprenant, violent comme une claque inattendue sur mon visage.

Je sirotai doucement mon café : ma gorge faisait mal. Dans la douche, savonnant ma chair lasse, je souffrais. Devant les cintres du placard, rien ne trouvait grâce à mes yeux, rien n’était assez joli, ni assez coloré pour maquiller la peine, si tenace.

Pourtant, j’accomplissais les gestes du quotidien. Il ne me restait qu’eux pour ne pas tomber encore plus bas, tout au fond.

 Au travail, je fis semblant que tout était comme d’ordinaire. Les salutations, le second café, celui de la machine, les mails qui chargent sur l’ordinateur qui a mis trois plombes à s’allumer, les mêmes petits gestes de rien. Les séquences de ma vie se répétaient invariablement. Mais ce jour-là, j’eus encore plus mal que d’habitude. J’avais mal comme au lendemain de ton départ. Le matin, silencieuse et terrée devant mon écran, je serrais les dents, jusqu’à sentir chaque nerf de ma mâchoire. L’après-midi, je ne tenais plus et je commençai à chercher avec frénésie la raison de ce surplus de délirante tristesse.

A dix-huit heures tapantes, j’étais partie du bureau. Je ne pouvais tenir une seconde de plus, rongée par le chagrin comme d’habitude et pour une fois, par la violence de son pourquoi.

L’après-midi avait été une torture. D’abord, j’avais étudié le calendrier. Le jour n’y était pour rien, pas d’anniversaire, ce n’était pas ta fête, ni la mienne, ni un multiple de quoi que ce soit. J’étais allée jusqu’à lire la date à l’envers, mais non, rien que mon esprit malade n’ait pu trouver. J’avais fouillé les poches de mon manteau, mon porte-feuilles pour vérifier qu’il n’y avait pas quelque chose, un papier, une photo, un détail, une poussière laissé là pour accomplir son maléfice. Rien.

En dernier recours, j’avais commencé à taper ton nom dans le moteur de recherches : il devait t’être arrivé quelque chose et mon corps le sentait. Oui, ce devait être cela. Ce ne pouvait être que cela. Ma chair, encore chargée de l’empreinte de la tienne, hurlait. Elle me signifiait que toi aussi tu avais mal, tu allais mal. Les premières lettres sur le clavier seulement. Mes doigts tremblaient, mes poignets, mes bras, la chair de poule, les frissons, ils traversaient tout mon corps. Les larmes commençaient à poindre au ras des cils. Dix-huit heures, j’avais éteint, tellement effrayée, en appuyant sur le gros bouton de l’ordinateur.

 

J’avais marché jusqu’à la salle. J’avais couru même. J’ignorais les regards de certains qui croisaient mon chemin et percevaient ma folie. Je l’étais vraiment alors. Mais je m’en foutais. N’existait plus alors que la béance de ma plaie, cette cicatrice remise à vif comme si tu étais seulement parti la veille. Elle brûlait, saignait, empêchant toute autre sensation, même la plus élémentaire, de traverser mon âme. J’étais une bête à l’agonie. C’était un supplice.

A part des cafés, je n’avais rien avalé de la journée, à ce moment précis, je crois que j’aurais pu oublier de respirer, étourdie de douleur, par cette souffrance qui ne faisait que grimper crescendo… 

Haletante, quasiment détruite, j’étais arrivée devant la salle et le rideau de fer baissé dont la vue avait fini de me briser.

 « Mélanie, qu’est-ce que tu fais ici ?

 On me parlait. Je reconnus une vieille connaissance, un homme qui avait l’âge d’être mon père : Renaud, le patron du troquet voisin. Nous avions passé tant de temps chez lui, à boire des coups le soir, après des spectacles, avec tes amis.

Renaud m’avait prise par le bras, même il m’avait soulevée de terre et posée sur un des tabourets contre le bar, sans que l’on se dise rien. Il m’avait servi un verre qu’il m’avait quasiment forcé d’un geste brusque à avaler, puis un deuxième. Je n’avais rien dit, juste obéi. Au moins, lui voyait l’ampleur de ma souffrance.

–       Ils ont fermé la salle il y a deux semaines maintenant, il n’y aura plus rien de ce genre ici.

Il avait fini par me balancer ça, tout bas, même s’il n’y avait pas d’autre client dans le bar.

 –       A la place, on parle d’un grand magasin d’ordinateurs. J’ai rien contre l’informatique mais ces gens-là, ils boivent un peu moins que les artistes, tu vois…

Plus tard, ce soir-là, une fois la peine anesthésiée par l’alcool, j’avais décidé de rentrer. Renaud voulait appeler un taxi. C’était le début du printemps, il faisait bon, j’avais insisté : je préférais marcher. J’avais trop bu, au point où durant quelques instants, j’avais presque réussi à ne plus y penser, à ne pas penser. J’allais rentrer à pied, me dégriser et me souvenir.

J’étais restée figée devant le rideau de fer. Le cimetière de notre histoire était clos, je ne pourrais plus jamais m’asseoir à la dernière rangée, comme le premier soir, celui où je t’avais vu jouer. Je ne pourrais plus traîner dans le couloir, près du bar là où je t’avais attendu de nombreuses fois.

Tout ça c’était fini et je me plus à croire plus tard que je l’avais senti. Cette nouvelle disparition, c’était perdre parmi les dernières traces qu’il me restait de toi, c’était entendre une voix amère me dire que rien de nous n’existerait vraiment plus, comme si notre rupture n’avait pas été suffisante, comme si l’on voulait être bien certain que j’avais compris. C’était atroce, c’était fini. Fini.

J’aperçus parmi les vieilles affiches en lambeaux, collées puis déchirées, une de toi, ou plutôt un bout de toi. Ton épaule, ton bras, vêtus de ta fameuse petite chemise noire, un peu de tes cheveux, le contour d’un côté de ton visage. Je me suis mise sur la pointe des pieds pour t’effleurer. Mes doigts se sont posés sur ce qu’il restait de toi et mes larmes ont commencé à déborder.

Publicités

Un voyage

Elle a voulu que je l’accompagne.

– Tu seras en homme, n’est-ce-pas ? 

J’ai senti dans son regard du défi et de la crainte mêlés.

–       Oui, bien sûr Maman.

 Je pourrais mal le prendre, m’agacer mais je ne réagis jamais comme ça avec elle. Non, je suis un agneau, le petit de sa mère, je me loge dans le creux de son ombre et je reste docile.

Ainsi, cette fois, je me retrouve à l’attendre devant la station de métro de la Porte Maillot, un samedi à 14h. D’habitude, le samedi, je vois Manon et on fait des courses, on boit des coups et on rigole ou bien je reste à la maison. 

–       Tu vas accompagner ta mère là-bas ? a demandé Manon la semaine dernière, tout en allumant une menthol et commandant une deuxième tournée à la terrasse de notre café préféré.

–       Oui.

Elle n’avait pas l’air de vouloir me croire alors qu’elle sait que je suis gentil avec Maman, tout le temps. Je le lui ai dit.

 –       Pas gentil, soumis, m’a-t-elle jeté au visage, avant de souffler la fumée par ses narines délicates.

–       Prends ça… j’ai murmuré, les yeux baissés.

Elle a tendu la main pour passer les doigts dans ma tignasse. « Te fâche pas, beau gosse ». Ses bagues se sont accrochées à mes boucles. Mais je n’ai rien dit. Son sourire a tout effacé. La conversation a repris : on a parlé de son mec.

 Ma mère arrive. Elle fend la foule des touristes à la recherche des Champs-Elysées. Elle a revêtu ses atours de parisienne: le carré Hermès, les mocassins à talons cirés, le trench et le sac Lancel. Maman est éternelle. Sa bouche rouge épaisse poudrée, qui me fait penser à la façon dont je maquille la mienne les soirs où je travaille, m’envoie un baiser tandis qu’elle  approche, de son allure saccadée.

–       Chéri ! elle crie plusieurs fois alors qu’elle remarque bien que je la vois.

Ma mère est très démonstrative, surtout en public. Plutôt qu’un discret baiser sur la joue, elle plante ses lèvres très près des miennes, à la russe. J’ai horreur qu’elle fasse ça, même si c’est semblant, m’embrasser sur la bouche mais je ne lui en ai jamais fait part. Elle traîne un minuscule trolley qu’elle me tend, à peine la cérémonie de l’embrassade achevée.

Nous devons nous dépêcher si l’on ne veut pas manquer la navette, si nous la ratons c’est l’avion qui s’envolera sans elle. Ma mère a beau porter son carré Hermès, elle fait  l’économie d’un taxi. Elle n’a pas le choix, elle n’a plus de sous. Elle marche très vite, elle ne fait pas attention si je la suis et quand je me faufile entre les voitures garées afin de rester dans son sillage, je me dis un instant que je pourrais stopper là, elle ne verrait rien.

Elle partirait sans son trolley. Je crois bien qu’elle ne s’en apercevrait même pas. Par exemple, au moment de payer les tickets de bus, elle se rend compte qu’elle n’a pas d’argent.

Là, elle se tourne vers moi, j’existe de nouveau. Je règle son billet et le mien, un aller et un aller-retour, merci bien. Je ne prends pas l’avion, moi. Je dois être le seul dans la navette pour qui c’est le cas. Nous sommes un drôle d’équipage elle et moi, au milieu de ces voyageurs à l’âme légère qui partent en vacances pour la plupart.

Me retrouver assis à côté d’elle dans ce bus fait surgir de lointains souvenirs. Je fixe le sac qu’elle a posé sur ses genoux serrés, elle regarde l’horizon, par delà moi. J’ai six ans et nous sommes installés de la même façon à l’arrière de la berline de Papa. Il nous emmène, comme aujourd’hui, vers l’aéroport et le travail de Maman.

–       Si tu es sage, Chéri, je te rapporterai une surprise ! me glisse-t-elle, au bout d’un moment, au creux de l’oreille.

Elle le répète chaque fois. Même s’il n’est pas dupe, il ne faut pas que Papa entende, il ne supporte pas qu’elle me gâte. Plus tard, elle me racontera la fois où ils se sont atrocement disputés à cause d’une babiole trop chère offerte après l’un de ses voyages. Elle aura pourtant oublié ce qu’était le cadeau. Je ne me souviens pas de cette bagarre, ni d’aucune autre d’ailleurs.

–       Et pourtant, comme nous nous sommes boudés ! Nous en sommes même arrivés à ne plus nous toucher, précisera-t-elle en racontant l’histoire avec, comme toujours, moult détails. Elle conclura par cette petite phrase prononcé d’un air grave: je crois bien que je vous aimais trop. Elle dira si souvent cela.

Cette après-midi là, dans ce bus, comme à l’arrière de la voiture, elle se tait. Je tremble, mes yeux quittent son sac pour s’accrocher à sa chair, à ses mains aux ongles laqués de l’exacte teinte de ses lèvres.

–       Tu pars longtemps ?

–       Je ne sais pas vraiment.

–       C’est un peu rapide, non ?

–       Pas tant que ça…

 Elle fixe encore plus fort l’extérieur, la route qui défile plane, lisse, vulgaire. Il n’y a rien à regarder mais elle s’accroche à ce paysage muet. Je l’ennuie avec mes questions, ce n’est pourtant pas mon genre d’embêter Maman. Elle se ressaisit.

–       Comment va Manon ?

 Maman la connaît, au début elle ne l’aimait pas trop et puis après, soudain, follement… Au moins, je fréquentais une fille… jusqu’à ce qu’elle comprenne que je ne couchais pas avec elle.

–       Bien, merci.

D’ordinaire, je ne suis pas sec avec Maman. Au contraire, je la cajole comme je peux, j’éteins de mes maigres moyens ses inquiétudes et ses chagrins. Mais ce chemin me rappelle trop cet il y a longtemps.

Bien sûr, c’est flou. Mais ce trajet, sa bouche qui glisse vers mon oreille, son parfum, sa poudre, les réminiscences sont nombreuses. La portière claque, des baisers par dizaines et sa silhouette s’évade. Puis rien. Plus de mots doux, pas de surprise. Le silence troublé  le soir parfois par les pleurs étouffés de Papa que j’entends, parce que ma chambre est seulement séparé par une mince paroi de la cuisine. Les regards adressés par les autres enfants et leurs mères devant l’école, entre pitié et mépris à moi, le petit garçon débraillé que Maman n’habille plus. Des jours, des semaines, des mois, des saisons entières défilent sans nouvelles. Personne n’ose dire rien. Je fête sept ans, huit. Il y a la mère de Papa, lui, moi autour d’un gâteau de la boulangerie. Ils ont oublié les bougies. On fait semblant qu’on rit. C’est un jeu, dit Papa. Tout pendant trois ans sera un jeu, celui des faux semblants.

La navette  emprunte la bretelle qui mène au terminal, un hangar posé au milieu de nulle part. Nous descendons les derniers, après la foule composée de ceux pour qui les vacances débutent presque. Nous sommes silencieux. Le trolley est bien dans la soute, toujours aussi petit et léger. J’en viens à me demander s’il est vide. Mais je me tais. 

Plus tard, quand j’ai dépensé ce qui me restait pour que Maman boive et lise quelques magazines pendant le vol, l’hôtesse au sol lui demande de caser son sac à mains dans le trolley ou de lui régler un supplément. Un seul bagage cabine, c’est stipulé sur la feuille A4 imprimée qui fait office de billet. Maman n’objecte rien, elle est trop humiliée. Je n’ai pour elle plus d’espèce, pas de carte, encore moins de chéquier. Je bourre le Lancel de Maman dans le trolley, elle est assise à mes côtés mais feuillette une revue, détourne bien la tête, elle n’a pas envie de se sentir concernée.

Sur le trajet du retour, je somnole et dans mes rêveries, se superposent les âges de Maman. Je la vois quelques instants plus tôt m’adresser un petit signe de la main avant de franchir de sa petite démarche hyper articulée la porte d’embarquement au milieu des gens. Elle est à mes côtés, si solaire, poudrée, parée, à l’arrière de la berline que Papa conduit avec aisance. Elle est encore là, dans cette navette qui l’emporte vers un ailleurs dont elle ne m’explique rien, comme je lui tais après tout bien des choses sur ma vie. Elle a seulement besoin que je l’accompagne et que je l’embrasse, je crois, Manon, tu vois.

Elle est, enfin, cette merveilleuse et effrayante inconnue sur le pas de la porte de l’appartement de la rue de Crussol. Ce soir, j’ai presque neuf ans. On a sonné. Je n’ai pas le droit d’ouvrir mais j’ai désobéi. Elle est immense et je suis encore tout petit. Lunettes de soleil sur le nez, carré Hermès noué autour du visage, une mèche brune bouclée seulement dépasse, trench cintré et sac à la saignée du coude, je me demande si c’est une célébrité. Quand surgissent ses deux yeux un peu mouillés, je me sens flancher. Elle fond sur moi et dans un souffle théâtral, elle crie :

–       Chéri…!

Egarée, elle fond sur moi, m’enlace sans que je puisse rien faire et prononce les mots qui résonnent éternellement à mon oreille : je crois bien que je vous aime trop…

 

 

Un choc

Le réveil sonne et elle ouvre les yeux. L’un puis l’autre, doucement, les paupières collées par ses rêves épais. Elle serre les poings, s’étire et frotte les petites croûtes qui se sont formées pendant la nuit le long des cils. Il n’y a que le chat à ses pieds, personne à côté d’elle. Lui, il est encore parti sans qu’elle ne le remarque. Elle fait semblant de ne pas sentir sa chaleur quitter le lit, ça fait genre elle se fout de ce type et c’est très bien comme ça.

Elle s’extirpe de sous la couette, elle file prendre une douche dans sa salle de bains de la taille d’un dé à coudre. En s’essuyant devant le miroir, elle remarque un petit bouton sur son décolleté qui n’était pas là hier.

Elle va se préparer des céréales et les grignote à moitié à poil sur le clic clac qu’elle ne repliera pas, son smartphone posé sur ses cuisses nues. Elle effleure l’écran d’un doigt mollasson et efface les mails l’invitant à débourser des montants indécents dans des fringues à la mode ou des voyages de rêve.

Le chat se frotte contre ses mollets. Au début, quand son amant venait la voir, elle était douce et parfumée. Les semaines ont filé ; c’est à peine s’il allume la lumière avant de se glisser entre les draps. Elle ne fait plus l’effort de choisir une jolie nuisette et il ne dit rien quant à sa pilosité douteuse. Ils prennent toujours du plaisir ensemble, seulement c’est devenu moins hypocrite, plus mécanique.

Elle retourne à la salle de bains. Elle applique le sérum, la crème contour des yeux, la crème hydratante, ce petit bazar qui est censé donner meilleur aspect. Elle se demande si elle ne va pas arrêter cette série de gestes là, elle dépense des sommes folles dans des potions dont les promesses sont inversement proportionnelles aux résultats. Elle ne voit pas s’estomper les pattes d’oie, la peau de son cou comme de ses paupières continue de tomber, inexorablement. Trente-huit ans dans un mois.

Devant son placard qui, portes ouvertes, vomit ses tonnes de vêtements accumulés depuis des années, elle ne fait plus la différence et saisit, en général, la première fripe qui tombe. Elle a aussi perdu le goût de ça. Avant, elle était coquette. Elle a laissé tomber.

Samedi, elle doit aller fêter Noël en famille, alors sa soeur et sa mère la bombardent de messages : tu veux quoi comme cadeau ? Il y a des huîtres et du foie gras, tu avais arrêté avec tes bêtises de végétalisme, hein ? Tu viendras accompagnée ? Ton père pense que tu devrais avoir quelqu’un, il est inquiet tu comprends… Ensemble, elles s’obstinent à prétendre que tout le monde a encore envie de ça, d’une fête, d’un sapin, de papier cadeau ringard, de bolduc, de doré et de bougies. Pas elle.

Alors qu’elle s’apprête à quitter son studio, elle reçoit un message. C’est lui. Lui, ce sont les trois lettres qui s’affichent sur l’écran quand il prend contact. Elle n’a jamais su comment le nommer. Elle trouve son prénom ridicule, le mot amant lui donne l’impression d’être Deneuve ou l’héroïne d’un bouquin de Duras, c’est un terme trop sérieux pour ce qu’ils font, ce n’est pas un chéri, même pas son mec et plan cul, c’est une fausse note dans un répertoire. Alors, elle a juste écrit lui. Comme ça, si un jour, un autre prend sa place, elle n’aura que dix chiffres à modifier. Il propose de se revoir dans quinze jours, il faut laisser passer du temps pour apaiser les soupçons de sa femme. Elle repense à cette petite grosse boudinée dans une robe affreuse qu’elle a croisée une fois et dont elle savait qui elle était : la femme bafouée. Elle a pensé, c’est horrible elle le sait mais elle n’a pu s’empêcher, qu’elle comprenait qu’il aille voir ailleurs.

Elle sort de l’ascenseur à la même heure exacte que les autres jours. Elle croise la concierge qui balaie les saletés invisibles de l’entrée. Elles ne se regardent pas. Dehors, il commence à faire froid. Pourtant, elle traîne les pieds parmi les silhouettes pressées. Elle n’a plus leur énergie désespérée, elle s’en fiche. Elle se rappelle parfois à quoi ressemblait sa vie avant, quand elle vivait avec son compagnon. Elle n’habitait pas le studio mais une petite maison, plus loin du centre. Le matin, souvent, ils partaient ensemble, l’hiver la voiture avait du mal à démarrer, elle râlait. Un matin, elle était restée au lit, grippée. Et maintenant, elle n’a plus personne avec qui aller au travail en pestant contre un moteur paresseux. Elle prend le bus, solitaire et transparente au milieu des autres âmes.

Quand il y a quelques mois, elle a entamé une aventure, elle a essayé un temps de faire illusion mais s’est vite aperçue qu’elle ne ressent rien, hormis le soulagement physique immédiat que procure l’étreinte charnelle. Le désir est devenu pour elle comme une plaie qui démange et qu’on gratte, pour moins la sentir.

Elle n’a véritablement envie de plus personne, ni de plus rien. Elle avait déménagé, elle continuait à travailler pour donner à sa vie le repère de la normalité qui rassure les autres, la famille et les quelques amis qui s’étaient fait déjà tellement de souci pour elle. Cela fait trois ans, ils attendent maintenant qu’elle aille de l’avant. Mais elle ne réussit pas. Elle paraît avancer alors qu’elle a juste enclenché le pilote automatique.

Elle n’a pas pu faire son deuil, puisqu’il n’est pas mort, non, cela aurait été plus simple; il a disparu, la faisant basculer dans un puits de mystères insolvables.

Elle arrive au bureau. En franchissant le seuil du cabinet, tous les matins, elle croise Régine, la réceptionniste qui compte les jours jusqu’à la retraite, Paul, l’assistant du grand patron, coincé derrière l’écran de son ordinateur dans une cage de plexiglas pour espionner les faits et gestes de l’équipe. Depuis un an, elle exerce ici la fonction d’expert comptable et sa hiérarchie apprécie son tempérament pour la discrétion qui en découle. Elle longe le couloir, avance en regardant nulle part pour rejoindre son bureau, un cagibi un peu sombre qu’elle a elle-même choisi. Elle veut qu’on la laisse en paix. Elle fait ses heures, elle se concentre sur les colonnes de chiffres, elle repart. Souvent, elle ne déjeune pas, pas plus qu’elle ne participe aux pots organisés de temps en temps par les membres du cabinet: elle n’a jamais très faim et n’éprouve aucun intérêt à fréquenter ses collègues.

Ce matin, Paul l’appelle, le patron veut la voir. Elle est un  tout petit peu surprise, elle n’a pas eu le temps d’allumer l’ordinateur et il n’est pas encore neuf heures.

Elle se lève, contourne le bureau en contreplaqué, sort, longe le couloir dans l’autre sens, traînant un peu les pieds sur la moquette beige épaisse. Paul lui fait un petit signe depuis sa cage, elle n’y répond pas. Elle ne voit pas non plus Régine qui l’épie comme une bête de foire. La femme sans sentiment.

Paul arrive à sa hauteur et l’escorte jusque devant la porte épaisse du bureau du patron, c’est le protocole. Il frappe, lui ouvre. Elle voit le grand chef debout, les mains tendues vers un interlocuteur dont elle ne distingue que la nuque et les épaules parce qu’il est assis face à lui, dans l’un des confortables fauteuils de cuir. Il a une main suspendue dans le vide et au bout, ses doigts serrent une cigarette.

« Ludivine, je tenais à vous présente Gautier, mon nouvel associé ».

Le fauteuil pivote et Ludivine découvre le visage de Gautier. Elle a le vertige, le cœur qui bat, son sang afflue à toute allure et cogne contre ses tempes.

C’est un coup de poignard dans le cœur, elle lutte pour ne pas flancher, elle n’entend rien de ce que lui raconte ensuite le patron, le son de sa voix noyé par le remugle de sa douleur. Gautier se lève, écrase sa cigarette dans le lourd cendrier de cristal et s’approche d’elle en lui tendant la main. Les deux hommes n’ont rien remarqué.

Elle se débat contre l’irrépressible envie de hurler, de pleurer, de s’enfuir. Elle ne bouge pas. Un courant violent la traverse quand leurs paumes se touchent et que le regard de Gautier perce le sien. Mêmes leurs prunelles se ressemblent. Gautier lui rappelle trait pour trait celui qu’elle a perdu.

Quand enfin elle s’évade du bureau, elle fonce aux toilettes et vomit, et pleure, et crie dans son mouchoir pour tenter d’étouffer le bruit de sa souffrance.

Elle vient d’être violemment extirpée de sa torpeur, extraite de son coma. Régine frappe doucement à la porte des toilettes, elle lui demande si tout va bien. Ludivine hoquète, tremble, est à genoux au dessus de la cuvette. Elle fait péniblement demi-tour, déverrouille le loquet, rampe, le visage ravagé, tordu, boursouflé par les larmes, se relève à moitié et tombe dans les bras de Régine. 

Un bagage

Vous avez été 226 à voter pour moi et je vous en remercie infiniment. Ma nouvelle, malheureusement, n’a pas été retenue parmi les finalistes pour le prix e-crire au féminin. Comme je l’aime bien quand même, je la poste ici, pour qu’elle demeure parmi mes archives et que pour celles et ceux qui, malgré mon insistance, sont passés à côté puissent la lire. Merci encore  !

L’aéroport est presque désert, il est tôt. Comme elle a du temps à tuer, elle se pose devant un muffin et un gigantesque gobelet de café. Elle a peu dormi, elle est sur les nerfs. Elle s’agace de son prénom mal orthographié sur le gobelet, elle s’agace que les deux types de la table à côté parlent fort, soient vieux et laids et s’échangent des propos que son jugement, tranchant, détermine comme insipides et vulgaires.

Ce qui la calme un peu, c’est la lumière somptueuse qui traverse le terminal de part en part. Il est à peine plus de six heures et les rayons du soleil, entre le rose et le jaune, transpercent le verre. Semblable à l’éclosion d’une fleur, il arrive, brutal et délicat à la fois. Elle est apaisée un instant. Une seconde, elle n’entend plus les deux hommes. A la place, elle admire l’envol d’un premier avion sur la piste, elle observe de quelle façon il se détache du sol, silencieux, puisqu’elle est de l’autre côté de la vitre.

Bientôt, ce sera à son tour de décoller. Elle sort de son sac à main la carte d’embarquement, elle la caresse, c’est un brûlant sésame.

Elle a pris la décision d’aller le retrouver sur un coup de tête. Hier, après le travail, en arrivant chez elle, elle a cherché un vol. Plongée dans le noir, devant l’écran bleuté de son ordinateur, elle a fait vite pour éviter de penser. Elle n’est sortie de sa transe qu’au moment où elle a reçu le courriel de confirmation de la compagnie. Quand on l’a félicitée d’avoir choisi le spécialiste du vol à prix cassés, elle a été prise d’un vertige.

Il lui manque, la manière dont il la regarde, dont il la touche.

Pour s’extraire de sa torpeur, elle a fumé une cigarette. Elle a commencé à réfléchir. Elle a cliqué sur la confirmation pour vérifier les modalités d’annulation. Elle a parcouru les premières lignes des conditions générales de vente mais, se sachant perdue d’avance, a préféré éteindre l’ordinateur.

Elle voulait le revoir. Cette histoire d’amour hachée, inachevée, manquée l’obsédait. Elle se souvenait avec une acuité inquiétante de leur dernière nuit. Le temps ne tuait pas ses sentiments, au contraire il polissait chaque détail comme la mer les bouts de verre, faisant de la moindre seconde stockée dans sa mémoire un trésor à débusquer de nouveau, chaque soir.

De cette nuit, elle garde l’image de lui, étendu à ses côtés. Elle le voit encore allongé sur le dos, il ronfle paisiblement, ses longs bras en vrac. Le jour pointe à travers les rideaux mal tirés. Elle sait qu’elle ne se rendormira pas. Elle pose la main sur son torse. Il a pour habitude étrange de dormir en t-shirt, juste en t-shirt. Elle trouve ça bizarre mais elle ne dit rien. Elle sent son cœur sous le coton, un cœur qui cogne fort, trop vite, se dit-elle. Elle laisse quelques instants ses doigts là contre l’étoffe, comme s’ils pouvaient s’y incruster, comme si sa main allait transpercer le tissu, passer au travers, comme si elle allait s’emparer de son cœur. Cela lui permettrait d’abord de mieux le comprendre et peut-être aussi un peu, un tout petit peu, de le façonner pour qu’ensemble, ils soient heureux, vraiment heureux.

Comme elle repense encore une fois à cette scène, à son odeur, à sa peau, elle se lève, abandonne le muffin et le café et se dirige, comme mue par une force invisible vers la porte d’embarquement. Elle est une héroïne. Elle est une boule de nerfs.

Il y a un sas fumeur, une cage de verre immonde dont s’évaporent lentement les nuages gris formés par des milliers de cigarettes consumées. D’habitude, elle n’y met pas les pieds mais aujourd’hui, elle ne peut faire autrement. Elle entre, s’en allume une qu’elle fume à la va-vite parce que l’odeur est insoutenable. Elle se précipite aux toilettes, les haut-parleurs bafouillent qu’il faut embarquer. Elle a rangé son dentifrice dans un mini sac plastique, lui-même au fond de son bagage cabine et n’a pas le courage de l’en sortir. Alors, elle gobe d’un coup trois pastilles de menthe pour l’haleine, en fixant son reflet dans la glace. D’une seconde à l’autre, elle change d’avis : elle est plutôt jolie, il faut dire qu’elle a mis sa robe préférée, non, en fait, elle est laide, grosse, fagotée dans cette tenue qu’elle trouverait forcément plus seyante sur une autre.

Elle ne sait pas. Elle ne s’est jamais jugée qu’à l’aune du regard de ceux dont elle a traqué l’amour. Sans jamais se demander s’ils méritaient le pouvoir qu’elle leur attribuait et qu’ils ne réclamaient pas. Lui symbolisait ce dont avait si souvent rêvé. Un artiste ! S’il finissait par l’aimer, ce serait, pensait-elle, un peu de poussière de paillettes et quelques miettes d’aura qui rejailliraient sur elle. Si jamais il l’aimait, ça voudrait dire qu’elle valait quelque chose. C’était une évidence au moment de leur rencontre, c’était un espoir lors de leurs retrouvailles. Et maintenant… Elle fixe sans pitié son image dans le miroir.

Elle pense à la dernière fois, à ces messages auxquels il n’a pas répondu souvent. Elle sort des toilettes, elle cherche de nouveau la carte d’embarquement. Elle ne la trouve pas. Elle s’énerve, s’accroupit et vide le contenu de son sac à main par terre, sous le regard blasé des autres passagers. Des larmes affleurent au bord des cils. Enfin, le bout de papier surgit sous ses doigts. Elle se redresse péniblement. Il sera content de la voir, ils feront l’amour dans une chambre d’hôtel dont elle s’enfuira le matin venu, en évitant le regard inquisiteur de la réceptionniste. Et après ?

Les haut-parleurs enjoignent les retardataires à se diriger vers la porte d’embarquement. C’est le dernier appel. Elle fourre son sac à main dans son bagage cabine. La poignée est bloquée, elle s’acharne.

Elle abandonne.

Elle est assise et regarde la piste, sa valise cassée à côté d’elle. Elle observe son avion décoller. Ce voyage s’arrête là. Elle ne le comprend pas encore vraiment mais alors, pour elle, tout commence.