Des paires de chaussures

Le paradoxe de mon quotidien est une paire de talons planquée sous un bureau.

Sagement, la nuit, ils attendent leur tour, de retrouver la chaleur d’un pied, du contact d’un collant, des doigts, d’une plante, cette plénitude que la matière de la chair, des tendons et des os va leur concéder. Ils n’existent que pour cette chaleur douillette, ne connaissent pas les agressions de l’extérieur.

Ainsi préservés, ils ignorent les matins pressés, les soirs stressés, l’allure rapide et cadencée subit par d’autres si vite éreintées par le contact du macadam, les interminables un peu tristes couloirs de métro, piétinés par leurs confrères dont les propriétaires se tassent, s’agglutinent sans vergogne aux heures de pointe.

Ma vie c’est une paire de chaussures en cuir noir, huit centimètres de talon et un petit détail doré sur le côté mais des boots aussi. Je suis les deux, par moment perchée, masquée, habitée par le rôle que la société et moi avons choisi que j’allais jouer. Mes talons, mes semblants d’élégance et de fierté : ma contenance. Mes chaussures plates aussi : mon envie de courir, de ne surtout rien perdre de ce temps si précieux et volatile, de rattraper ceux que j’aime, ceux qui me touchent, ceux qui me parlent, de les stopper un instant dans leur propre trajectoire pour partager un peu, avec eux. Un mélange, dans l’allure, de lourd et de léger. Du bonheur, des talons un peu hauts qui cassent, d’autres plats qui glissent, dérapent, quelques larmes. Tous les jours, je suis un peu de ça.

Ils me donnent l’aplomb, le courage, ce petit surplus nécessaire pour affronter ce dont parfois je me crois parfaitement incapable, mes chaussures plates, elles, me pressent vers l’amour, l’amitié, sans fard, m’ancrent plus près du sol, de mes racines. Mes talons me font flirter avec en haut. Je ne suis ni tout à fait l’une ni l’autre, ni petite ni grande, je suis un composite, je suis un clown, je suis une poupée de papier.

Presque rien

Presque rien. Il me fallut presque rien pour remarquer qu’elle avait changé.
Est-ce que ce fut d’abord son regard et la poussière triste au fond de ses prunelles ou bien la commissure de ses lèvres, tremblant imperceptiblement ?
Sa beauté ne s’était pas fanée. Elle avait conservé cette grâce dont il n’est tout à fait possible de définir la recette, un surplus d’élégance. Je me souvenais d’une enfant délicate, d’une jeune femme séduisante, elle était désormais une belle dame. Son rire cristallin, ses allures soignées, son maintien, tout chez elle depuis sa naissance concordait à charmer. Les hommes ne lui résistaient guère, les femmes non plus d’ailleurs.
Quand elle s’exprimait, elle accompagnait ses propos de gestes délicats, ses mains fines virevoltant comme autant de possibles caresses adressées à ceux suspendus à ses lèvres. Elle avait toujours de bonnes histoires pour son auditoire captif. Nous étions hypnotisés, des victimes consentantes. Nous osions à peine rire quand elle se taisait, concentrés au son de sa voix.
Ce n’était pas une femme dont j’avais jamais été jalouse puisque nous étions bien trop différentes pour que je souffre d’une comparaison. J’étais saine, solide, concrète, elle était charmante, gracile, piquante. Nous étions deux mondes, deux idées, les opposées.
Il y avait vingt ans ans que je ne l’avais pas vue.
En entrant dans la pièce où se tenait la réunion, je ne l’avais pas remarquée immédiatement. Pourtant, elle était déjà installée. Il y avait du monde et du bruit, j’étais fatiguée. Au fur et à mesure, chacun avait pris place sur les chaises disposées en un large arc-de-cercle, les grosses voix s’étaient transformées en chuchotis. A mon tour, je m’assis. Je reconnus plusieurs visages mais aucun ne me surprit jusqu’à la vue du sien. Un coup sur la tête, le ventre noué, c’était indéniable, la revoir après si longtemps me faisait quelque chose. Je ne pensais pas que cela puisse arriver jamais et encore moins dans pareilles conditions.
Je m’étais tassée sur ma chaise pour éviter qu’elle ne me voit mais elle ne regardait personne. Elle fixait un point invisible par devers tous, d’un air buté et ému. Oui, à cet instant précis je m’étais dit qu’elle n’était plus la même, à cause de ses yeux un peu brillants. Elle venait pour la première fois et son regard trahissait sa peur, la honte sans doute un peu aussi. Une part de moi avait envie de se lever, de faire un pas, de tendre la main, de faire chut chut taisez-vous, regardez comme elle est belle toujours, écoutez comme elle est brillante : ma vieille admiration était en veille et ne demandait qu’à se raviver. Le reste de ma personne souhaitait profiter de cette situation, assister tranquille au spectacle, voir comment elle allait s’en sortir cette fois pour séduire l’assistance avec toutes les choses vilaines qu’elle devait avoir à raconter. Oui, le coin de sa bouche tremblait, je m’en étais aussi aperçue.
Elle était là pour les mêmes raisons que moi, seulement j’étais follement pressée d’entendre son récit. Si d’ici là, bien trop empêtrée dans son marasme, elle ne me remarquait pas, j’aviserais sur la meilleure attitude à adopter.

Mon arme au canon recourbé

L’autre soir, il faisait bon dans cette baraque de bord de mer, on avait bu juste ce qu’il faut pour avoir la trempe de peut-être se raconter un peu davantage. Le temps semblait s’être dilaté pour nous permettre de profiter d’une parenthèse délicieuse et festive.

La mariée, malgré l’heure tardive, n’avait pas renoncé à ses fonctions et voguait, encore vaillante, d’invité en invité, soulevant d’une main délicate le bas en mousseline de sa robe blanche. Elle avait un mot gentil pour chacun, s’attardait parfois et s’infligeait de pénibles conversations avec des convives trop imbibés.

J’étais sur la piste de danse et je me trémoussais avec un plaisir jubilatoire. Plus rien n’existait autour de moi que le rythme et les mouvements que commandait instantanément ma tête à mon corps, heureux, en symbiose. C’est pour cela que j’aime la danse : pour l’abandon qu’elle procure, ce moment où les mots perdent leur poids, où ni qui l’on est, ni ce que l’on fait, ni où l’on va n’a d’importance. Sur quelques mètres carrés, plusieurs générations oublient qu’elles doivent avoir des choses à se dire, d’habitude, se situer quelque part, ailleurs que sur un espace de danse. Une forme d’expression nouvelle se crée, mêlant l’intime et le collectif.

Je fuis tous les regards, je veux profiter de cette épiphanie commune et en retirer un plaisir égoïste.

La fumée qui sortait d’une machine louée pour l’occasion était chassée par les faisceaux bleus, rouges, verts des lumières. Les taches colorées venaient lécher les corps, le sol et les murs. Je sentais confusément que le petit groupe que nous formions, nous les danseurs sur la piste, se soudait le temps de quelques refrains, scandés par nous avec une énergie outrancière.

Nous formions un cercle au diamètre variable mais résistant.

Les mariés tressautaient sur les épaules des plus forts. La jeune mariée avait un peu peur, ça se voyait à la façon dont elle s’agrippait à eux de ses petites mains fragiles. La mousseline découvrait maintenant ses sandales tressées, ses chevilles, ses genoux. J’eus peur un instant qu’elle ne vacille. Elle tint bon.

Je me disais que j’avais tant de choses à raconter, que cette scène de rien du tout pouvait tellement donner à écrire, j’étais convaincue, enflammée, certaine que l’existence ne demande rien de mieux que d’être racontée, encore et encore et dans ses moindres détails, qu’il faut soulever les pans, explorer les recoins, que dans les nombreuses anecdotes que j’avais entendues tout au long de la soirée, il y avait autant de pistes de nouvelles histoires. Les voix de ceux qui les avaient partagées résonnaient encore, leurs visages collaient désormais à leurs mots. Dans les mariages, on cause avec des tas de gens que l’on ne reverra pas. Ils sont quelques heures durant nos plus proches semblables et le lendemain autant de personnages possibles puisqu’ils ne nous liront jamais.

J’étais presque débordée par la somme de toutes mes considérations mais euphorique, heureuse quand une petite douleur vint me surprendre. Un truc con. Une vertèbre déplacée sans doute. Mais suffisante pour briser d’un coup d’un seul mon humeur légère.

Dégrisée, je regardais de nouveau les autres autour de moi, je voyais leurs lèvres bouger, leurs bras, leurs pieds, leurs cravates de travers, les robes corail froissées d’être restées plissées tout le temps du dîner, les auréoles sous les bras levés, la fatigue particulière de l’alcool et de cette heure avancée de la nuit. Ils avaient l’air bienheureux, c’était rassurant. Je savais que malgré toutes les histoires possibles, je n’en raconterais sans doute jamais vraiment aucune. Plus personne sur cette piste n’avait vingt ans, y compris moi. Je m’en voulais soudain de me laisser bercer par les mêmes chimères que je me répétais depuis si longtemps. C’était agréable, léger, facile et vain. J’étais triste soudain et je masquais ma peine dans le nuage de la machine à fumée.

Je levais les yeux. Le marié et sa mère étaient accoudés au rebord d’un bar comme s’ils étaient seuls au monde, au milieu d’anonymes. Elle et sa très longue chevelure, ses fringues un peu bohème, lui, son fils cadet, ses Zizis blanches et son allure un peu sèche mais charmante. Ils se murmuraient des choses à l’oreille, chacun leur tour, sans doute parce que la musique était trop forte, peut-être aussi parce que leur échange était de l’ordre de ce qui se murmure, peu importe en fait la nuisance des décibels autour. Il y avait dans la façon dont ils se tenaient, dont ils s’approchaient l’un de l’autre, une tendresse toute en retenue, très émouvante. Ils avaient des choses à se dire en ce jour spécial, pour fixer un peu l’émotion de l’instant. Je me délectais d’être le témoin de leur affection, je voulais observer combien de temps ils se parleraient et comment leurs gestes et leurs expressions traduiraient combien ils s’aiment.

Je ne ressentais plus la douleur. Mon esprit diverti avait effacé le souvenir du corps, une vérité s’imposa alors nettement : j’aurais toujours envie de raconter des moments comme ceux-là, si j’écrivais trop peu et maladroitement, c’était tout de même pour retenir entre mes doigts et à jamais de tels instants.

Je me remis à danser.