« Après lui »

Jean remit le carnet dans la pochette marron rigide et la replaça sous la housse qu’il zippa précautionneusement. Il referma la valise, la posa par terre et s’assit sur le rebord du lit. Il observait le reflet de son visage dans le rectangle noir de la télévision éteinte, encastrée dans le mur. Il remarquait sa cravate de travers, sa chemise froissée, il devinait la barbe naissante, les cernes bleus sous ses yeux.

Il s’étonne encore maintenant de se rappeler si bien certains détails de cette soirée et pourtant d’en avoir oublié  quantité d’autres…

Le téléphone sonna. Une mélodie un peu agressive, impersonnelle, assortie à la chambre d’hôtel. Il tourna le buste vers l’appareil et lui jeta un regard curieux. Qui pouvait bien vouloir le joindre ici ? Il sortit son portable de sa poche ; pas d’appel manqué, pas de message.

Il laissa encore la sonnerie retentir et rebondir sur les quatre murs au papier peint jaune sale… Le téléphone refusait de se taire autant qu’il tardait à décrocher. Il se leva doucement, péniblement et se dirigea vers l’appareil. Ses doigts se posèrent sur le combiné, l’effleurèrent comme une caresse, pour apaiser le cri strident. Il le saisit et colla le récepteur contre son oreille, attendant qu’on lui parle.

La réceptionniste voulait savoir s’il dînerait là ce soir. C’était un hôtel anonyme dans une campagne quelconque, il n’y avait presque pas de clients et elle voulait savoir s’il fallait garder la cuisine ouverte. Sentant bien l’embarras que procurerait une réponse affirmative, il dit que non, qu’il sortirait et que si d’ailleurs, elle avait des adresses à proposer… Elle n’en avait qu’une en fait, sur la place de l’église, un petit restaurant italien qui ne payait pas de mine mais qui était correct.

Vers dix-neuf heures, il était devant. Il regardait la façade, droit comme un i sous son parapluie, protégé des trombes d’eau qui s’abattaient depuis des heures. Il ne savait pas s’il avait envie d’entrer. Il commençait à en avoir assez de tout ça.

Un couple de jeunes gens arriva en courant, ruisselant. Ils s’arrêtèrent tout à côté de lui, sans le voir, essoufflés, riant, ils se regardèrent de cette manière particulière qu’ont les nouveaux amoureux qui se croient seuls au monde et s’embrassèrent fougueusement, sans pudeur, avec toute la passion de leur âge. Ils pénétrèrent ensuite dans le restaurant, poussant la porte vitrée et s’engouffrant vers la chaleur douillette de l’intérieur. Jean n’avait pas bougé. Il observait les carreaux colorés, le panneau du menu et son pizzaiolo ventru dessiné dessus, la lumière vacillante à travers les vitres opaques. Il commençait à avoir froid. Alors, il entra à son tour.

Personne ne l’accueillit. Il posa son parapluie et accrocha son imper sur le porte-manteaux. La salle était sombre. Il prit place près de la porte, là où personne ne s’assiérait à cause des courants d’air. Les amoureux étaient de l’autre côté, dans un coin,  leurs visages éclairés par une bougie plantée dans une vieille bouteille de chianti, leurs mains entremêlées, leurs regards l’un dans l’autre plongés. La fille était jolie avec ses longs cheveux bruns mouillés, ramassés dans la nuque. Du garçon, il ne distinguait maintenant que le dos massif, les cheveux coupés en brosse et l’inscription vulgaire sur le tshirt.

Il aurait dû se douter que cette soirée ne serait pas tout à fait comme les autres, plus tard il se le répéterait souvent. L’une des rares qu’il ne raconta pas dans son carnet. Il était pourtant posé, comme d’habitude, à côté de son assiette, sur la table avec le stylo.

Jean aurait pu deviner que quelque chose d’étrange se passerait à une série de détails inhabituels. Il n’y avait que ce couple et lui dans ce restaurant mais cela encore n’était pas bien étonnant. Il n’y avait qu’un seul couvert dressé à sa table. Ce point était déjà un peu moins courant. Il n’y avait personne pour lui apporter le menu non plus. Il entendait bien des bruits depuis le fond de la salle, des casseroles qu’on déplace, qu’on empile, qui s’entrechoquent, depuis ce qui devait être la cuisine mais personne pour daigner l’accueillir.

Il fronça les sourcils, regarda sa montre en soupirant bruyamment parce qu’il ne savait pas quoi faire d’autre pour qu’enfin, on le remarque. Dans le coin, le couple s’embrassait de nouveau, au-dessus de la petite flamme. Il se gratta la gorge, une fois, deux, trois. Sans résultat. Il avait faim, bien sûr mais quelque chose dans l’atmosphère des lieux le dérangeait. Invisible, il était habitué à l’être mais ce soir-là, à cet endroit précis, il était très mal à l’aise. Il était prêt à s’en aller.

Soudain, la porte grinça. Une femme apparut sur le seuil. Elle était trempée. Elle s’essuya les pieds rapidement sur le paillasson, dénoua la ceinture de son trench et fonça droit vers le fond du restaurant. Des cris étouffés retentirent depuis la cuisine. Jean restait interdit. Enfin, il semblait se passer quelque chose, il se décida à attendre  encore un peu avant de déguerpir.

Elle ressortit de la cuisine. Sur sa silhouette, un large tablier avait remplacé le trench. Elle s’avança vers Jean sans même prêter attention au couple d’amoureux.

« Je suis désolée, monsieur » dit-elle en lui tendant une large carte plastifiée sur laquelle le même pizzaïolo ventru que celui de l’extérieur pointait d’un gros doigt poilu les spécialités.

Jean ne se souvient plus exactement de ce qu’il avait répondu, il se rappelle pourtant qu’il avait cherché quelque chose qui sonnerait gentil parce que cette femme avait l’air accablé. Il a du mal à se figurer aujourd’hui ce qui avait pu inspirer ce sentiment, il regrette alors encore de ne rien avoir noté de cette soirée. Il aurait tant aimé figer chaque détail de la première impression qu’il avait eue d’elle, comme pour la retenir un peu, pour toujours, auprès de lui.

La pluie tombait sans cesse sur la place de l’église. Il n’y aurait aucun autre client ce soir. Les amoureux dans le coin continuaient de s’arrimer l’un à l’autre dans un interminable baiser, finalement plus ridicules qu’attendrissants.

Jean n’avait plus envie de partir.

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Le dormeur magnifique

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C’est un rêve mouvementé, un rêve lourd de vapeurs d’alcools et de fumée mêlés. Lorsqu’il s’est abandonné là parce qu’il n’avait pas la force d’aller même un peu plus loin, le jour se levait déjà. Il s’est étendu comme il a pu et a juste pris le temps de rabattre le rebord de son chapeau sur ses yeux, avant de sombrer.

Ses songes l’ont ramené au club où il passe déjà depuis des mois presque toutes ses nuits. Le patron lui fait miroiter une place dans l’orchestre. En attendant, pour pas cher, il sert d’homme à tout faire. Dans son rêve, cette fois, enfin le chef lui propose de devenir le saxo de la formation. Dans la vie, il joue de la batterie mais l’avantage avec les rêves est qu’ils ne s’embarrassent pas de ce genre de détails vulgaires.

Aussitôt, il se retrouve à assurer son premier solo devant un parterre de célébrités venues tout spécialement l’applaudir. Les plus belles femmes du monde sont là, totalement énamourées et aussi les moins belles, celles qu’il a aimé et qui lui ont mille fois brisé le coeur, tous les hommes les plus puissants et les autres qui se sont amusés à l’humilier restent muets devant son talent.

Il souffle dans l’engin rutilant sans effort et adresse à son audience béate un regard chargé de morgue et de défi. Les volutes de fumée bleue, le spot chaud qui dessine sa silhouette en ombre chinoise sur la scène, les autres musiciens derrière lui dans l’ombre, tout est là et tout est putain de parfait.

Le vent a fait se relever le rebord de son chapeau, laissant un rayon de soleil venir chatouiller ses paupières closes, cherchant à passer au travers.

Dans son rêve, la fumée dans la salle est de plus en plus dense, son solo touche presque à sa fin,  les visages subjugués du public s’effacent un par un, il ne sent plus le silence respectueux de ses comparses dans son dos.

Au lieu de ça, il entend un gloussement puis plusieurs. Il cherche du regard mais personne ne rit dans l’assistance. Il n’y a plus personne en fait dans l’assistance.

Il ouvrit les yeux brusquement. Des petits gosses bien habillés, des enfants bon chic bon genre des beaux quartiers s’étaient rassemblés sur le parapet au dessus de lui et le pointaient du doigt en se moquant, riant à gorges déployées. Leurs monstrueux petits visages qu’il voyait à l’envers affreusement déformés. Il se redressa et partit aussi vite qu’il put. Six mois plus tard, au club, il est toujours l’homme à tout faire.

Un secret (partie 2)

La sœur de Claire déambulait de table en table, souriante, glissant un mot gentil, caressant une épaule. Chacun la félicitait encore et toujours pour l’heureux événement concrétisé la veille ou pour le succès de la fête. Claire avait une atroce gueule de bois. Elle avait dansé, porté un toast, honoré chacun de ses devoirs et n’avait pas moufté quand chaque invité, ou presque, s’était inquiété de son célibat.

Et puis elle avait bu, beaucoup. Elle se souvenait avoir appelé Mathilde tard dans la nuit. Elle se souvenait avoir voulu la joindre pour entendre le son de sa voix, grave et chaude en même temps. Elle n’avait eu que le répondeur et toutes les choses subtiles et drôles qu’elle comptait dire à son amante s’étaient évaporées. Elle n’avait su que répéter en boucle qu’elle l’aimait, qu’elle souffrait mais qu’elle l’aimait. Ce matin, au réveil, elle avait saisi son portable mais il n’y avait aucun message en réponse. A midi non plus. Pas davantage à quatorze heures. A quinze heures, alors que les invités commençaient à partir, elle avait reçu un texto. Son cœur avait bondi, ses doigts avaient pianoté sur le petit appareil, soudain brûlant sous la pulpe du pouce et de l’index. Son opérateur l’informait du montant de sa facture.

A dix sept heures, elle était montée à l’arrière du range de son beau-frère et de sa sœur. Ils étaient heureux, fatigués, amoureux. Elle était seule, épuisée, triste. Mathilde avait dû la trouver ridicule, ne pas apprécier qu’elle se répande avec ses sentiments à la con… ou bien, elle était trop occupée, beaucoup en promotion en ce moment. Mathilde, son corps, sa bouche, son odeur… Mathilde…

Sa sœur alluma la radio, se mit à chanter, changea de station au moment des pubs et soudain la voix chaude et grave de Mathilde, un peu différente toutefois de celle de l’intimité, remplit l’habitacle. Claire se sentit rougir, eut envie de se boucher les oreilles et dire aussi à sa sœur de monter le volume. Elle tendit son corps vers l’avant, comme pour se rapprocher de son amour, coincé dans le poste radio.

« J’adore cette actrice !! s’exclama sa sœur, guillerette

–          Ah oui, celle qui joue dans cette comédie qu’on a vu y a pas longtemps ?? interrogea son jeune époux

–          Oui, c’est  ça !! Pour son âge, elle est superbe ! Elle doit bien avoir  quoi…40 ans ! Elle a dû se refaire faire quelque chose. Elles le font toutes… Qu’est-ce que t’en penses, Claire ?? »

Sa sœur jeta un œil dans le rétro, guettant une réponse qui tardait à venir. Elle ne vit qu’un regard embué. Elle se tut égoïstement. Claire avait su se tenir presque bien pendant le mariage, elle pouvait encore résister et ne pas gâcher les derniers instants. Claire avait toujours des problèmes de toute façon. Elle éteignit la radio et embraya sur la qualité de la prestation du DJ et les animations que les copains leur avaient réservées.

Claire se renfonça dans son siège et ferma les yeux. Au bout d’un moment, ils se turent.

Claire rouvrit les yeux alors qu’ils approchaient Paris. Elle pleurait en silence. Il était dix-neuf heures  et elle n’avait reçu aucun message de Mathilde.

Alors, pour que ce soit dit au moins une fois et tandis que les larmes roulaient sur ses joues sales, Claire articula très très bas, à la lisière du silence, les mots suivants :

« Moi, Claire, je suis désespérément amoureuse de Mathilde M».

Son beau-frère stoppa la voiture devant son immeuble, il en descendit après avoir mis les warnings, pour sortir le sac de Claire du coffre.

Sa sœur se tourna vers elle :

« Tu diras bonjour à ta petite chérie pour moi », lui glissa-t-elle

Claire sursauta, fixa sa sœur. L’avait-elle entendue ?

« Quoi ?

–          Oui, tu feras une caresse à Whisky ».