De la légéreté

– Voilà… Et sinon, toi, ça va ?

Son regard répond : alors, tu m’as fait venir pour ça, vraiment ? Elle ne lit rien dans le sien en retour, rien d’autre que le suspens laissé par la question stupide.

Elle hésite à rompre le silence, avant que lourd, long, il ne s’étire de trop et ne prenne toute la place entre eux, en dépit du brouhaha du café. Elle porte son verre de vin à sa bouche, laisse le liquide humecter ses lèvres, l’incline légèrement pour qu’un peu du breuvage se pose sur sa langue, en prenant le temps.

Il n’a rien compris. Elle est froissée et il ne cherche pas à reprendre la conversation, il ne s’en sent pas la force, il ne sait pas comment.

Sans le vouloir, nerveux, il donne un léger coup dans la mallette souple en nylon gris bleu, posée à ses pieds, marquée du logo de la grande entreprise pour laquelle il travaille. Il y occupe un bon poste de cadre, un de ces jobs pour lesquels il serre le matin le noeud d’une cravate face à son reflet sérieux dans le miroir de la salle de bains. Il en bave là-bas certains jours mais il est content de son sort.

Les délires de Marjorie, il ne les comprend plus.

En arrivant, il l’a vue assise là, à la table de ce troquet et elle n’avait pas changé : les cheveux mi-longs épais  et emmêlés, les prunelles noires, le pull et les bouloches, le jean en velours milleraies, les bottines un peu sales , tout lui est revenu comme s’il était tombé par hasard sur une photo du passé, intact instantané de l’époque où ils passaient d’interminables après-midis à partager des demis dans les bars puis à emmêler leurs corps dans les draps un peu sales du clic-clac de leurs chambres de bonnes.

C’était il y a longtemps mais il reconnaît ses petits gestes de rien, la façon dont elle repousse la mèche qui revient, à intervalles réguliers, barrer son front, la manière dont elle croise deux fois les jambes, à hauteur des genoux et en passant le pied derrière le mollet, toujours du même côté et son petit air buté.

Déjà, Marjorie était en colère. Alors, elle lui avait transmis ce feu. Un temps, ensemble, ils en voulurent au monde et ils en redessinaient les contours à coups de projets dingues. Il aimait sa fougue, cette rage le transportait et lui donnait une force supérieure dont il s’était avant senti incapable. Elle avait trouvé un acolyte suspendu à ses lèvres, rivé à son corps, prêt à tout pour elle et de fait, en filigrane, pour ses combats.

Cela avait duré un peu et puis, un jour, Thibault avait contracté un crédit.

Il avait décidé d’entrer en école de commerce. Marjorie avait fait une scène qui avait duré huit jours et cet épisode avait marqué le début de la fin de l’histoire. Il avait eu beau tenté de la convaincre que le monde, il le changerait de l’intérieur, que c’était peut-être beaucoup plus malin comme ça, elle n’avait cessé de lui opposer son fameux air buté. Il s’était accroché. Il n’avait pas tout de suite compris qu’il ne pouvait aimer Marjorie sans embrasser dans le même temps l’ensemble de ses idéaux.

Un soir tard, il l’avait retrouvée tremblante dans le clic-clac avec un de leurs amis, elle en rajoutait même pour qu’il comprenne une fois pour toutes que c’était fini.

Les années avaient passé et Thibault allait épouser la jolie Claire. Il souhaitait inviter Marjorie à la cérémonie. C’était un peu bizarre, presque de mauvais goût mais la tendresse aussi confuse qu’infinie qu’il gardait envers ce premier amour dépassait cela. Et puis il savait que Marjorie et lui, cela n’aurait jamais marché. Cela l’aidait à effacer le scrupule surgi au moment où Claire avait pointé ce nom inconnu sur la liste des invités. Il s’était imaginé retrouver une Marjorie toute différente, comme si un millier d’années s’était écoulé, une Marjorie aux contours plus nets, peut-être à la vie rangée. Ils auraient discuter avec un brin de nostalgie des années envolées, lui, sa fiancée, ses projets et son costume, elle et… elle…

Pour Thibault, Marjorie est la même hier et aujourd’hui. Il n’est pas idiot mais il préfère ignorer le chemin qu’elle a parcouru. Thibault la voit mais ne la regarde pas, pas plus qu’il remarque le timbre désormais un peu voilé de sa voix. Elle était allée au rendez-vous presque joyeuse, crédule comme lui.

Après quelques échanges, leurs illusions ont pris des directions contraires… Elle n’avait pas oublié ce garçon qu’elle avait aimé, qui l’avait déçue, quitté avec fracas pour l’éloigner le plus vite possible. Il la recontactait des années après. Elle est rêveuse de nature et, à ce moment-là, ne va pas vraiment bien…

Elle penserait que les années l’avaient rendu bizarre, méchant. Il l’a fait venir pour un peu se moquer d’elle, l’inviter à son mariage…

Thibault et Marjorie quittent le café quelques minutes plus tard. Sans trop se regarder, ni rien se dire de plus, ils partent dans des sens opposés. Ils auraient pu tomber d’accord sur le fait que ça les arrange bien.

 

Publicités

Exercice d’écriture

Ce petit texte est l’exécution d’un exercice posté en commentaire du chouette blog de Sophie Gourion. J’avais envie de le consigner ici.

Elle fit une pause sur le pas de la porte. Ses cheveux blanc bleu, sa robe fleurie, son cabas bourré de revues : son attirail. Sa beauté flétrie inspirait de la tendresse à qui la voyait pour la première fois. Mais Jeannot la voyait tous les matins. Tous les matins, depuis six mois, elle débarquait sur les coups de dix heures.

Au début, il avait trouvé cette vieille dame absolument charmante. La première fois, c’était l’été, elle était entrée dans la boutique, nimbée d’un halo de lumière, le soleil blanc d’un matin de juillet éclairant son apparition. Il avait cru que le ciel lui avait envoyé une gentille petite grand-mère à qui offrir un café, avec laquelle discuter en arrangeant son bric-à-brac. En fait, c’était un peu plus compliqué.

Maggie venait relire les deux premières pages d’un carnet qu’ils avaient mis ensemble près de trois mois à trouver. Elle avait contraint Jeannot à fouiller de fond en comble, à retourner chaque millimètre du magasin pour mettre la main dessus. Il avait fini par le trouver sous une lame du parquet défoncé.

L’ancien propriétaire était amoureux de Maggie. Elle l’avait quitté quarante ans plus tôt pour retourner en Angleterre. Regrettant toujours. Des années durant, il lui avait envoyé des lettres d’amour, toutes les coupures de magazines où on évoquait la boutique ou les Puces, puisqu’ils y avaient passé leurs plus jolis moments.

Quand elle était revenue en France, son amoureux était mort, le magasin avait été vendu, il était trop tard pour la romance.

Depuis, elle venait chaque jour, comme d’autres seraient allés au cimetière, rendre visite au sanctuaire de leur amour. Elle avait toujours les coupures de presse et les lettres dans son cabas. Dans la toute dernière, il lui disait qu’il avait laissé un carnet caché là, à son intention.

En cherchant avec Jeannot, elle l’avait retrouvé. Dedans, il y avait juste deux pages griffonnées, dont on comprenait peu de choses. Seulement, il disait que le plus beau trésor de sa vie avait été elle.  Alors, pour ressusciter cet amour, elle venait chaque matin redécouvrir ces quelques mots péniblement rédigés par un homme malade… mais amoureux jusqu’à son dernier souffle.