De l’art de tremper sa tartine

Il passe commande : il prendra un chocolat chaud et des tartines.

La responsable de la salle, où les clients sont encore rares, les lui apporte quelques minutes plus tard et, tandis qu’il répond aux questions sérieuses d’un interlocuteur, il se met consciencieusement à découper le morceau de pain, une petite ficelle bien fraîche, dans le sens de la longueur.

En commentant la marche du monde, il ôte le papier d’aluminium autour de la motte de beurre et applique la matière grasse jaune pâle sur la mie très tendre. Le petit ploc du couvercle de la confiture marque l’ultime étape avant la dégustation. Tout est fin prêt. L’apogée de cette cérémonie gourmande consiste sans doute en cet instant, à la fois osé et naïf, où il plonge sa tartine dans le velouté du chocolat, encore fumant. Les alvéoles moelleuses du pain absorbent le liquide, jusqu’à la croûte dorée de la ficelle s’imprègne du breuvage sucré.

Que dit ce geste de cet homme apparemment bien installé et dans la cinquantaine ? Il n’est pas chez lui, dans la cuisine d’une jolie maison de campagne, ni sur la terrasse d’une chambre d’hôtel en peignoir blanc, entrain de contempler la mer, non, il est en costume sombre dans un bar parisien un peu chic.

J’aime penser que tremper ainsi sa tartine beurrée dans son chocolat chaud traduit  un goût des plaisirs simples, un penchant que la vie et ses rudesses n’ont pas réussi à altérer, une sorte de candeur aussi, peu d’inquiétude face au qu’en dira-t-on.

Il n’est pas encore neuf heures. J’ai bu deux expressos : depuis longtemps je ne bois plus de chocolat et commander à manger, c’eut été risque de me tacher. Je l’observe faire du coin de l’oeil et grâce à ce petit geste, naît en moi pour lui une forme toute subjective de sympathie.

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La transition

J’ai l’impression de naviguer à vue. Le matin, je passe le badge, marqué de mon nom et mon visage en photo, sur la borne, le portique s’ouvre et je monte dans l’ascenseur pour me laisser transporter jusqu’au sixième étage.

J’avance à pas feutrés dans le couloir aux teintes douces. Il y a sur le mur une citation de Martin Luther King :  » tout le monde peut être important car tout le monde peut servir à quelque chose ».

Je m’installe à la place qui m’a été attribuée, j’allume mon petit ordinateur portable, je bois un café dans un mug siglé du logo de l’entreprise et j’ouvre ma boîte mails, effectuant toute une série de gestes banals et encore neufs.

La journée s’écoule au rythme des micro-événements de ma nouvelle vie professionnelle : une personne que l’on me présente (un nom, un visage et une fonction à retenir), un sujet abordé, un premier échange (signant une première impression), une conversation à laquelle je participe, un message ou un appel. Petit à petit, les couches se superposent et forment la base de cette autre expérience comme autant de moments apparemment insignifiants et primordiaux en même temps.

Je n’arrive pas encore  à imaginer le jour possible où tout ce contexte, ces gens, avec leurs petites habitudes, me seront devenus si familiers qu’ils ne m’étonneront plus, où je les aurai connus sous différents jours et où je maîtriserai les mécanismes de l’ensemble de leurs interactions. Pourtant, il viendra, sûrement.

En attendant, je tâtonne : souriante, observatrice, dynamique, ouverte, curieuse, motivée, enthousiaste, à l’écoute, disponible… Je suis la meilleure somme d’adjectifs possible.  Je m’implique, m’applique à convaincre ce nouvel entourage.

Lorsque je franchis le seuil de l’entreprise, le soir, je ne vois plus l’Arc de Triomphe et les touristes sur les Champs-Elysées, maintenant le café est gratuit, mon boss était un garçon désormais c’est une fille. Mon quotidien a changé et je suis en pleine acclimatation.

Bref, j’ai un nouveau job.

Absurde du quotidien

Scène de la vie de tous les jours : je suis au supermarché, à la caisse plus précisément, un seul article dans les mains donc un peu pressée. La somme de notre compréhension est proportionnelle au contenu de notre panier de courses, avez-vous remarqué ?

Deux clients devant moi. Une jeune femme qui range ses articles et sort sa carte de crédit pour régler. Premier hic dans le bon déroulement de ce passage en caisse. Ce n'est pas une carte émise par une banque française; il faut donc la faire passer via la bande magnétique pour encaisser le paiement. L'employée de l'hyper s'emberlificote dans ses explications et réclame maladroitement un papier d'identité à sa cliente, dont je sens le courroux monter. Elle sort, par toute une série de gestes saccadés, agacés, sa carte d'identité… grecque.

Horreur pour la caissière qui ne comprend rien à la façon dont le papier est conçu et réclame des explications d'un air dubitatif. Le ton monte. Derrière moi, la file s'agrandit et devant, un couple souffle mais sans mot dire.

Finalement, la situation se règle et le ticket de caisse finit dans la poche d'une jeune femme grecque énervée. S'élève un nouveau concerto de bip-bip… que le monsieur devant moi ne perçoit pas. Je comprends mieux le silence des minutes précédentes : lui et sa compagne sont malentendants.

Sur le tapis de caoutchouc, les produits défilent quant surgit un mystérieux article : des petits morceaux de fromage étiquetés "produit de nos régions", quelque chose entre le gruyère et le parmesan, emballés dans une coque de plastique transparente. Deuxième incident en caisse en moins de dix minutes. Pas de code barre, aucun prix sur les cinq boîtes qu'a raflées le couple dans le rayon.

La caissière saisit l'ampleur de la complexité de la situation et hurle en articulant à l'extrême et en postillonnant dans la figure de son client : "C'ETAIT DANS LES PROMOS ??????????". Le monsieur maugrée, l'employée prend ça pour un oui et se met à feuilleter le prospectus des soldes de la semaine, humectant son doigt pour mieux tourner les pages et offre la plus grande attention au catalogue. Les secondes semblent durer des siècles pour l'assistance en présence. Vient à son secours l'une de ses collègues. Elle part à toute allure retrouver le prix du fromage dans les allées du supermarché.

1,69 euros par 5 plus tard, c'est mon tour. J'aurais pu trépigner, je ne dis pas que je n'ai pas eu l'envie instinctive de le faire mais cette représentation de fin de journée du petit théâtre de l'absurde a eu le dessus sur mon impatience.