Intime conviction (2)

Héloïse

Quand Maman nous a annoncé qu’elle avait pris la décision de se faire opérer, nous avons d’abord pensé qu’elle plaisantait.

Je me souviens très précisément de la scène. Nous étions dans la cuisine, elle préparait le dîner, Joachim faisait ses devoirs, Papa avait ouvert la porte du frigo et cherchait un truc à grignoter, j’étais accoudée au bar à scroller mon fil Instagram. Elle s’était tournée vers nous, une cuiller en bois à la main et avait déclaré qu’elle avait décidé de se faire raccourcir le nez. Joachim avait levé son stylo et planté ses yeux écarquillés dans les siens et Papa était resté bloqué devant la porte béante.  Il y avait eu un silence. Puis Papa s’était approché d’elle, avait subtilisé la cuiller en bois et, en la pointant vers son nez, s’était écrié: abracadabra ! Joachim avait ri, soulagé. Maman avait haussé les épaules, rattrapé la cuiller puis s’était retournée vers la cocotte posée sur le feu. J’avais alors pressenti que c’était sérieux.

Pendant des jours, nous n’en avions pas reparlé. Ses mots flottaient dans l’air, je les entendais de nouveau quand j’apercevais son profil et tout son corps penché vers le miroir, le matin en passant devant la salle de bains entrouverte. Elle se préparait après nous et souvent je saisissais cet instant où elle faisait glisser le gros pinceau, plein de poudre, d’un geste délicat sur les contours de son visage. Je les réentendais le soir, au moment du dîner, quand elle s’asseyait à côté de moi et qu’elle souriait distraitement aux blagues de Joachim et de Papa. Je les entendis encore une fois vraiment quand elle employa un jour au cours d’une conversation téléphonique avec une amie,  peu de temps après, le terme chirurgical : rhinoplastie.  Je crois que ce fut là que vraiment, je compris.

Faire raccourcir son nez. Maman était Pinocchio. Une rhinoplastie. Maman était un corps endormi sur une table d’opération.

Continuer à lire … « Intime conviction (2) »

Publicités

Mon arme au canon recourbé

L’autre soir, il faisait bon dans cette baraque de bord de mer, on avait bu juste ce qu’il faut pour avoir la trempe de peut-être se raconter un peu davantage. Le temps semblait s’être dilaté pour nous permettre de profiter d’une parenthèse délicieuse et festive.

La mariée, malgré l’heure tardive, n’avait pas renoncé à ses fonctions et voguait, encore vaillante, d’invité en invité, soulevant d’une main délicate le bas en mousseline de sa robe blanche. Elle avait un mot gentil pour chacun, s’attardait parfois et s’infligeait de pénibles conversations avec des convives trop imbibés.

J’étais sur la piste de danse et je me trémoussais avec un plaisir jubilatoire. Plus rien n’existait autour de moi que le rythme et les mouvements que commandait instantanément ma tête à mon corps, heureux, en symbiose. C’est pour cela que j’aime la danse : pour l’abandon qu’elle procure, ce moment où les mots perdent leur poids, où ni qui l’on est, ni ce que l’on fait, ni où l’on va n’a d’importance. Sur quelques mètres carrés, plusieurs générations oublient qu’elles doivent avoir des choses à se dire, d’habitude, se situer quelque part, ailleurs que sur un espace de danse. Une forme d’expression nouvelle se crée, mêlant l’intime et le collectif.

Je fuis tous les regards, je veux profiter de cette épiphanie commune et en retirer un plaisir égoïste.

La fumée qui sortait d’une machine louée pour l’occasion était chassée par les faisceaux bleus, rouges, verts des lumières. Les taches colorées venaient lécher les corps, le sol et les murs. Je sentais confusément que le petit groupe que nous formions, nous les danseurs sur la piste, se soudait le temps de quelques refrains, scandés par nous avec une énergie outrancière.

Nous formions un cercle au diamètre variable mais résistant.

Les mariés tressautaient sur les épaules des plus forts. La jeune mariée avait un peu peur, ça se voyait à la façon dont elle s’agrippait à eux de ses petites mains fragiles. La mousseline découvrait maintenant ses sandales tressées, ses chevilles, ses genoux. J’eus peur un instant qu’elle ne vacille. Elle tint bon.

Je me disais que j’avais tant de choses à raconter, que cette scène de rien du tout pouvait tellement donner à écrire, j’étais convaincue, enflammée, certaine que l’existence ne demande rien de mieux que d’être racontée, encore et encore et dans ses moindres détails, qu’il faut soulever les pans, explorer les recoins, que dans les nombreuses anecdotes que j’avais entendues tout au long de la soirée, il y avait autant de pistes de nouvelles histoires. Les voix de ceux qui les avaient partagées résonnaient encore, leurs visages collaient désormais à leurs mots. Dans les mariages, on cause avec des tas de gens que l’on ne reverra pas. Ils sont quelques heures durant nos plus proches semblables et le lendemain autant de personnages possibles puisqu’ils ne nous liront jamais.

J’étais presque débordée par la somme de toutes mes considérations mais euphorique, heureuse quand une petite douleur vint me surprendre. Un truc con. Une vertèbre déplacée sans doute. Mais suffisante pour briser d’un coup d’un seul mon humeur légère.

Dégrisée, je regardais de nouveau les autres autour de moi, je voyais leurs lèvres bouger, leurs bras, leurs pieds, leurs cravates de travers, les robes corail froissées d’être restées plissées tout le temps du dîner, les auréoles sous les bras levés, la fatigue particulière de l’alcool et de cette heure avancée de la nuit. Ils avaient l’air bienheureux, c’était rassurant. Je savais que malgré toutes les histoires possibles, je n’en raconterais sans doute jamais vraiment aucune. Plus personne sur cette piste n’avait vingt ans, y compris moi. Je m’en voulais soudain de me laisser bercer par les mêmes chimères que je me répétais depuis si longtemps. C’était agréable, léger, facile et vain. J’étais triste soudain et je masquais ma peine dans le nuage de la machine à fumée.

Je levais les yeux. Le marié et sa mère étaient accoudés au rebord d’un bar comme s’ils étaient seuls au monde, au milieu d’anonymes. Elle et sa très longue chevelure, ses fringues un peu bohème, lui, son fils cadet, ses Zizis blanches et son allure un peu sèche mais charmante. Ils se murmuraient des choses à l’oreille, chacun leur tour, sans doute parce que la musique était trop forte, peut-être aussi parce que leur échange était de l’ordre de ce qui se murmure, peu importe en fait la nuisance des décibels autour. Il y avait dans la façon dont ils se tenaient, dont ils s’approchaient l’un de l’autre, une tendresse toute en retenue, très émouvante. Ils avaient des choses à se dire en ce jour spécial, pour fixer un peu l’émotion de l’instant. Je me délectais d’être le témoin de leur affection, je voulais observer combien de temps ils se parleraient et comment leurs gestes et leurs expressions traduiraient combien ils s’aiment.

Je ne ressentais plus la douleur. Mon esprit diverti avait effacé le souvenir du corps, une vérité s’imposa alors nettement : j’aurais toujours envie de raconter des moments comme ceux-là, si j’écrivais trop peu et maladroitement, c’était tout de même pour retenir entre mes doigts et à jamais de tels instants.

Je me remis à danser.

Introspectif

Je suis certain que son regard se balade sur ma nuque. Je le sens, il y a un point qui me démange là, juste derrière, à la base de la racine des cheveux.

Cela me rappelle un jeu auquel je jouais avec Maman, tout petit. Elle faisait dans mon dos une série de grimaces, je comptais jusqu’à cinq, elle se retournait et je hurlais, médusé, devant son visage déformé. Elle riait alors et je me jetais dans ses bras.

La démangeaison s’intensifie, les yeux du Docteur brûlent ma peau en un point précis. Il ne faut pas, cette fois, que je me retourne. On ne joue pas, ou en tout cas on le croit.

Je suis un peu gêné d’avoir ôté mes chaussures maintenant. Pourtant, je l’ai fait sans qu’il me le demande. Je ne veux pas salir le joli divan sur lequel c’est à mon tour de m’étendre. Tant de corps ont déjà dû prendre place ici. A quelle fréquence change-t-on ce divan ?

Sur le chemin qui me menait au cabinet du Docteur, j’ai bien songé à tout ce que je voulais lui dire. J’ai mis plus d’une heure depuis chez moi, il y avait une grève sur la ligne de métro. Je me suis demandé si c’était un signe, debout sur le quai, alors que me heurtait en un flot continu coulant vers la sortie la masse des usagers pressés, agacés de cette déconvenue. Je me suis posé la question dix minutes, le temps de voir passer les rames saturées de travailleurs entassés, triste spectacle. Je n’ai pas voulu me mêler à eux.

Alors je me suis extrait à mon tour, j’ai coulé mon corps dans le courant de la vague humaine qui remontait vers l’extérieur. La bouche du métro nous a recraché et j’ai pris deux fois le bus. Il pleuviotait.

Assis dans le 51, j’ai ignoré le petit pépé qui s’agrippait à la barre dans les virages, lunettes épaisses, casquette vissée sur la tête, ses lobes d’oreilles vieux, immenses, dégoûtants. Généralement, je me comporte plus civilement mais ce matin, je n’avais pas le courage.

Depuis ce petit déjeuner où Jeanne est partie, j’ai un peu moins le courage de tout.

Faut-il que j’évoque cette bassesse tout de suite au Docteur ? Les lobes distendus me débectent aussi. Faut-il que je commence avec ce détail ou bien plutôt que je lui dise tout de go que je vais mal ? Cette deuxième option ne serait-elle pas trop banale ? Il me semble que tout à l’heure, sur les centaines de mètre entre l’arrêt de bus et son cabinet, je savais. J’ai oublié.

Il faut dire qu’assis dans le 51, je profitais du spectacle : le Paris des cartes postales défilait sous mes yeux. Le pont Alexandre III, le Musée du Quai Branly, la Tour Eiffel ! Absorbé par le décor, un instant je ne songeais plus au poids que je traîne depuis des semaines. L’absence de Jeanne. Je n’ai pas réalisé tout de suite qu’elle me manquait. Comment quelqu’un qu’on connaît si peu peut-il tant manquer ? Le moment suivant, je la rêvais postée là, belle et lumineuse comme une actrice de cinéma.

Les monuments m’évitaient aussi de tourner la tête de l’autre côté, d’être pris de hauts le cœur à la vue des lobes déformés, immenses, pendants. En fait, peut-être est-ce plutôt pour ça que je n’ai pas laissé ma place. Pas tant à cause de cette fatigue chronique dont Maman se moque, elle pense que j’ai surtout besoin de retourner au travail. Non, plutôt pour le punir, ce vieux, de son aspect disgracieux. La chair peut être si laide et de ça je lui en veux.

 La chair de Jeanne méritait d’être couverte de baisers. Jeanne a disparu. Une semaine après la nuit que nous avions passée ensemble, j’avais compris vaguement avoir commis une erreur. J’étais retourné là-bas penaud, à la pizzeria puis à l’hôtel. Jeanne était absente et personne ne voulait donner de ses nouvelles à un inconnu. Comment étaient les lobes de Jeanne ? Pouvait-on déjà savoir s’ils pendraient une fois qu’elle serait une vieille dame ? Auquel cas pouvait-elle continuer à habiter mes fantasmes ? Je n’avais pas réfléchi à cela avant.

 Le bus avait marqué mon arrêt. J’étais descendu sans me retourner et regarder si oui ou non le vieux avait fini par prendre ma place, j’avais marché les centaines de mètres me séparant du cabinet, un peu rasséréné par l’air glacial de ce matin de février. Je pensais grand I, grand II, petit a, petit b. Je croyais savoir, à peu près. J’avais franchi le seuil et le lieu m’avait fait perdre mon peu de moyens.

 Le Docteur se gratte la gorge, ma nuque continue à me piquer. Il faut que je dise quelque chose. Je ne sais pas vraiment depuis combien de temps je suis là, étendu, offert mais il faut que je parle. Je voudrais qu’il suffise que ma carcasse allongée délivre en silence son message à ce spécialiste mais son raclement de gorge appelle une réponse, un commencement. Je visualise un ouvre-boîte géant qui libérerait mes maux, j’attends le ploc du couvercle de mon pot de confiture. Ma tête n’est que de la marmelade prête à être étalée sur le tapis.

 Voilà, c’est ça, je vais commencer par raconter au Docteur comment depuis dix ans, je consigne tous les repas que je prends sur un petit carnet. Ensuite, la fois suivante, je parlerai des autres carnets, un pour chaque passion. Mettons-le ainsi en appétit, je parlerai de Jeanne et des lobes d’oreilles de vieux plus tard, bien plus tard, je les garde en plat de résistance.

Un voyage

Elle a voulu que je l’accompagne.

– Tu seras en homme, n’est-ce-pas ? 

J’ai senti dans son regard du défi et de la crainte mêlés.

–       Oui, bien sûr Maman.

 Je pourrais mal le prendre, m’agacer mais je ne réagis jamais comme ça avec elle. Non, je suis un agneau, le petit de sa mère, je me loge dans le creux de son ombre et je reste docile.

Ainsi, cette fois, je me retrouve à l’attendre devant la station de métro de la Porte Maillot, un samedi à 14h. D’habitude, le samedi, je vois Manon et on fait des courses, on boit des coups et on rigole ou bien je reste à la maison. 

–       Tu vas accompagner ta mère là-bas ? a demandé Manon la semaine dernière, tout en allumant une menthol et commandant une deuxième tournée à la terrasse de notre café préféré.

–       Oui.

Elle n’avait pas l’air de vouloir me croire alors qu’elle sait que je suis gentil avec Maman, tout le temps. Je le lui ai dit.

 –       Pas gentil, soumis, m’a-t-elle jeté au visage, avant de souffler la fumée par ses narines délicates.

–       Prends ça… j’ai murmuré, les yeux baissés.

Elle a tendu la main pour passer les doigts dans ma tignasse. « Te fâche pas, beau gosse ». Ses bagues se sont accrochées à mes boucles. Mais je n’ai rien dit. Son sourire a tout effacé. La conversation a repris : on a parlé de son mec.

 Ma mère arrive. Elle fend la foule des touristes à la recherche des Champs-Elysées. Elle a revêtu ses atours de parisienne: le carré Hermès, les mocassins à talons cirés, le trench et le sac Lancel. Maman est éternelle. Sa bouche rouge épaisse poudrée, qui me fait penser à la façon dont je maquille la mienne les soirs où je travaille, m’envoie un baiser tandis qu’elle  approche, de son allure saccadée.

–       Chéri ! elle crie plusieurs fois alors qu’elle remarque bien que je la vois.

Ma mère est très démonstrative, surtout en public. Plutôt qu’un discret baiser sur la joue, elle plante ses lèvres très près des miennes, à la russe. J’ai horreur qu’elle fasse ça, même si c’est semblant, m’embrasser sur la bouche mais je ne lui en ai jamais fait part. Elle traîne un minuscule trolley qu’elle me tend, à peine la cérémonie de l’embrassade achevée.

Nous devons nous dépêcher si l’on ne veut pas manquer la navette, si nous la ratons c’est l’avion qui s’envolera sans elle. Ma mère a beau porter son carré Hermès, elle fait  l’économie d’un taxi. Elle n’a pas le choix, elle n’a plus de sous. Elle marche très vite, elle ne fait pas attention si je la suis et quand je me faufile entre les voitures garées afin de rester dans son sillage, je me dis un instant que je pourrais stopper là, elle ne verrait rien.

Elle partirait sans son trolley. Je crois bien qu’elle ne s’en apercevrait même pas. Par exemple, au moment de payer les tickets de bus, elle se rend compte qu’elle n’a pas d’argent.

Là, elle se tourne vers moi, j’existe de nouveau. Je règle son billet et le mien, un aller et un aller-retour, merci bien. Je ne prends pas l’avion, moi. Je dois être le seul dans la navette pour qui c’est le cas. Nous sommes un drôle d’équipage elle et moi, au milieu de ces voyageurs à l’âme légère qui partent en vacances pour la plupart.

Me retrouver assis à côté d’elle dans ce bus fait surgir de lointains souvenirs. Je fixe le sac qu’elle a posé sur ses genoux serrés, elle regarde l’horizon, par delà moi. J’ai six ans et nous sommes installés de la même façon à l’arrière de la berline de Papa. Il nous emmène, comme aujourd’hui, vers l’aéroport et le travail de Maman.

–       Si tu es sage, Chéri, je te rapporterai une surprise ! me glisse-t-elle, au bout d’un moment, au creux de l’oreille.

Elle le répète chaque fois. Même s’il n’est pas dupe, il ne faut pas que Papa entende, il ne supporte pas qu’elle me gâte. Plus tard, elle me racontera la fois où ils se sont atrocement disputés à cause d’une babiole trop chère offerte après l’un de ses voyages. Elle aura pourtant oublié ce qu’était le cadeau. Je ne me souviens pas de cette bagarre, ni d’aucune autre d’ailleurs.

–       Et pourtant, comme nous nous sommes boudés ! Nous en sommes même arrivés à ne plus nous toucher, précisera-t-elle en racontant l’histoire avec, comme toujours, moult détails. Elle conclura par cette petite phrase prononcé d’un air grave: je crois bien que je vous aimais trop. Elle dira si souvent cela.

Cette après-midi là, dans ce bus, comme à l’arrière de la voiture, elle se tait. Je tremble, mes yeux quittent son sac pour s’accrocher à sa chair, à ses mains aux ongles laqués de l’exacte teinte de ses lèvres.

–       Tu pars longtemps ?

–       Je ne sais pas vraiment.

–       C’est un peu rapide, non ?

–       Pas tant que ça…

 Elle fixe encore plus fort l’extérieur, la route qui défile plane, lisse, vulgaire. Il n’y a rien à regarder mais elle s’accroche à ce paysage muet. Je l’ennuie avec mes questions, ce n’est pourtant pas mon genre d’embêter Maman. Elle se ressaisit.

–       Comment va Manon ?

 Maman la connaît, au début elle ne l’aimait pas trop et puis après, soudain, follement… Au moins, je fréquentais une fille… jusqu’à ce qu’elle comprenne que je ne couchais pas avec elle.

–       Bien, merci.

D’ordinaire, je ne suis pas sec avec Maman. Au contraire, je la cajole comme je peux, j’éteins de mes maigres moyens ses inquiétudes et ses chagrins. Mais ce chemin me rappelle trop cet il y a longtemps.

Bien sûr, c’est flou. Mais ce trajet, sa bouche qui glisse vers mon oreille, son parfum, sa poudre, les réminiscences sont nombreuses. La portière claque, des baisers par dizaines et sa silhouette s’évade. Puis rien. Plus de mots doux, pas de surprise. Le silence troublé  le soir parfois par les pleurs étouffés de Papa que j’entends, parce que ma chambre est seulement séparé par une mince paroi de la cuisine. Les regards adressés par les autres enfants et leurs mères devant l’école, entre pitié et mépris à moi, le petit garçon débraillé que Maman n’habille plus. Des jours, des semaines, des mois, des saisons entières défilent sans nouvelles. Personne n’ose dire rien. Je fête sept ans, huit. Il y a la mère de Papa, lui, moi autour d’un gâteau de la boulangerie. Ils ont oublié les bougies. On fait semblant qu’on rit. C’est un jeu, dit Papa. Tout pendant trois ans sera un jeu, celui des faux semblants.

La navette  emprunte la bretelle qui mène au terminal, un hangar posé au milieu de nulle part. Nous descendons les derniers, après la foule composée de ceux pour qui les vacances débutent presque. Nous sommes silencieux. Le trolley est bien dans la soute, toujours aussi petit et léger. J’en viens à me demander s’il est vide. Mais je me tais. 

Plus tard, quand j’ai dépensé ce qui me restait pour que Maman boive et lise quelques magazines pendant le vol, l’hôtesse au sol lui demande de caser son sac à mains dans le trolley ou de lui régler un supplément. Un seul bagage cabine, c’est stipulé sur la feuille A4 imprimée qui fait office de billet. Maman n’objecte rien, elle est trop humiliée. Je n’ai pour elle plus d’espèce, pas de carte, encore moins de chéquier. Je bourre le Lancel de Maman dans le trolley, elle est assise à mes côtés mais feuillette une revue, détourne bien la tête, elle n’a pas envie de se sentir concernée.

Sur le trajet du retour, je somnole et dans mes rêveries, se superposent les âges de Maman. Je la vois quelques instants plus tôt m’adresser un petit signe de la main avant de franchir de sa petite démarche hyper articulée la porte d’embarquement au milieu des gens. Elle est à mes côtés, si solaire, poudrée, parée, à l’arrière de la berline que Papa conduit avec aisance. Elle est encore là, dans cette navette qui l’emporte vers un ailleurs dont elle ne m’explique rien, comme je lui tais après tout bien des choses sur ma vie. Elle a seulement besoin que je l’accompagne et que je l’embrasse, je crois, Manon, tu vois.

Elle est, enfin, cette merveilleuse et effrayante inconnue sur le pas de la porte de l’appartement de la rue de Crussol. Ce soir, j’ai presque neuf ans. On a sonné. Je n’ai pas le droit d’ouvrir mais j’ai désobéi. Elle est immense et je suis encore tout petit. Lunettes de soleil sur le nez, carré Hermès noué autour du visage, une mèche brune bouclée seulement dépasse, trench cintré et sac à la saignée du coude, je me demande si c’est une célébrité. Quand surgissent ses deux yeux un peu mouillés, je me sens flancher. Elle fond sur moi et dans un souffle théâtral, elle crie :

–       Chéri…!

Egarée, elle fond sur moi, m’enlace sans que je puisse rien faire et prononce les mots qui résonnent éternellement à mon oreille : je crois bien que je vous aime trop…