De l’art de tremper sa tartine

Il passe commande : il prendra un chocolat chaud et des tartines.

La responsable de la salle, où les clients sont encore rares, les lui apporte quelques minutes plus tard et, tandis qu’il répond aux questions sérieuses d’un interlocuteur, il se met consciencieusement à découper le morceau de pain, une petite ficelle bien fraîche, dans le sens de la longueur.

En commentant la marche du monde, il ôte le papier d’aluminium autour de la motte de beurre et applique la matière grasse jaune pâle sur la mie très tendre. Le petit ploc du couvercle de la confiture marque l’ultime étape avant la dégustation. Tout est fin prêt. L’apogée de cette cérémonie gourmande consiste sans doute en cet instant, à la fois osé et naïf, où il plonge sa tartine dans le velouté du chocolat, encore fumant. Les alvéoles moelleuses du pain absorbent le liquide, jusqu’à la croûte dorée de la ficelle s’imprègne du breuvage sucré.

Que dit ce geste de cet homme apparemment bien installé et dans la cinquantaine ? Il n’est pas chez lui, dans la cuisine d’une jolie maison de campagne, ni sur la terrasse d’une chambre d’hôtel en peignoir blanc, entrain de contempler la mer, non, il est en costume sombre dans un bar parisien un peu chic.

J’aime penser que tremper ainsi sa tartine beurrée dans son chocolat chaud traduit  un goût des plaisirs simples, un penchant que la vie et ses rudesses n’ont pas réussi à altérer, une sorte de candeur aussi, peu d’inquiétude face au qu’en dira-t-on.

Il n’est pas encore neuf heures. J’ai bu deux expressos : depuis longtemps je ne bois plus de chocolat et commander à manger, c’eut été risque de me tacher. Je l’observe faire du coin de l’oeil et grâce à ce petit geste, naît en moi pour lui une forme toute subjective de sympathie.

Scène précieuse

Nagui répète à chaque numéro de Taratata – ou tout du moins durant ceux que j'ai regardés mais je pense qu'on peut en faire une généralité – qu'IL FAUT ALLER VOIR LES ARTISTES SUR SCENE. Il appuie sur les syllabes et articule à outrance pour mieux marteler son message.

Je n'en étais pas intimement convaincue pour avoir parfois été déçue par de très moyennes prestations scéniques.

Et puis ce soir, j'ai eu l'intime conviction qu'un animateur de télévision pouvait avoir raison – et cela n'arrive pas souvent, on en conviendra aisément.

Surprenante soirée : il y a plus de trois heures déjà, je m'installais confortablement dans le fauteuil de la salle de concert municipale sans rien attendre de plus que de voir quelques passionnés gratter leurs instruments. Et puis, la magie a opéré, comme souvent sans qu'on la prie au préalable de se présenter.

Ruby Brune : du rock glamour, de la pop kitsch – ou l'inverse, de très bons musiciens et une chanteuse dotée d'un charisme incroyable, d'une pêche, d'une présence, d'un art de la mise en scène évidents. Un mignon lapin rose qui sort du chapeau pailleté d'un magicien à l'oeil torve.

Pour les curieux, je laisse ici leur lien myspace mais Internet casse un peu le charme, retire de la substance.

Ruby Brune a joué devant un public clairsemé, la chanteuse a lutté pour faire reprendre l'un de ses refrains par les spectateurs et a pourtant donné tellement que le groupe aurait mérité un auditoire plus enthousiaste, voire une salle comble.

Nagui a raison : IL FAUT ALLER VOIR LES ARTISTES SUR SCENE !