Intime Conviction (4)

« J’avais huit ou neuf ans à l’époque. Je n’arrive plus à me souvenir quelle année c’était précisément. Il faut dire que tous les étés de mon enfance se sont passés au même endroit, dans cette belle et grande maison de vacances à laquelle la famille tenait tant.

D’un juillet-août à l’autre, les variations s’illustraient davantage à travers les micro événements qui émaillaient le déroulé des vacances que par une vulgaire question calendaire.

Il y avait l’année où ma cousine Laure s’était cassée le bras en tombant de vélo, celle où sous les vivats de Maman postée sur la plage, j’avais nagé un 200 mètres en mer, celle où mon grand-père avait fait brûler la viande du barbecue et le barbecue, celle où Brigitte avait eu l’idée fameuse d’acheter un pédalo, celle où l’on avait dîné sur la terrasse du bas puis la suivante où l’on s’était dit finalement que c’était une très mauvaise idée un soir où le vent avait tout emporté. L’année où il y avait eu ou trop de moustiques ou trop de méduses, une série de terribles orages et des tempêtes de sable. Toutes celles où, courant août, nous les enfants, on s’allongeait têtes bêches sur l’herbe, les bras en croix derrière la tête et l’on passait une bonne partie de la nuit à contempler les étoiles filantes en égrenant des vœux tout bas. L’année où devant le portail, j’avais fini par échanger un premier baiser tandis que Laure et son petit frère m’épiaient depuis leur chambre dont ils n’avaient pas fermé les volets exprès, celle où après une violente dispute avec mes parents, je m’étais échappée, j’étais sortie danser et j’avais oublié l’heure à laquelle il eût été raisonnable de rentrer.

Dans cette maison, chaque été, les conversations étaient aussi toujours un peu les mêmes : est-ce que le rosé est assez frais ? Qui serait partant pour une pétanque ? Il y a des méduses aujourd’hui, tu crois ? Et le vent, il est comment ? Va ranger les bouées ! Il faut racheter des glaces à l’eau pour les enfants. Où sont mes lunettes de soleil ? Ah… Et la crème ?… Encore des tomates ! Minuit ! Non, allez 1 heure s’il-te-plaît… Minuit et demi et c’est mon dernier mot ! On s’ennuie ici, je veux rentrer à Paris ! Non, je ne peux pas croire que les vacances sont déjà finies.

Quand j’essaie de me rappeler le moment précis dont j’aimerais vous parler, l’évocation de tous ces souvenirs semble constituer un passage obligé. Il faut que se déverse tout ce flot d’images, de bruits, d’odeurs pour que je puisse accéder à ce qui se cache en dessous. Tout est trop fort, c’est la vie dans un état insouciant, du plaisir pur, de la légèreté, le déni du moindre problème. Nous sommes plus ou moins jeunes, plus ou moins heureux le reste de l’année mais dans cette maison, nos soucis s’envolent à mesure que nos peaux brunissent.

Je vois encore ma mère se redressant sur sa serviette et plaçant la main en visière au-dessus de ses yeux pour distinguer ma petite silhouette au bord de l’eau, entrain de jouer avec une pelle et un râteau, ma grand-mère qui tranche de gros oignons rouges et le bruit sec de la lame du couteau qui entame le bois de la planche à découper. Je me souviens des après-midis où il fait trop chaud pour sortir et du ventilateur resté allumé pour brasser l’air brûlant. La télé montre les cyclistes en nage sur les routes du Tour de France tandis que sur le front de mon grand-père assoupi devant le poste, dégoulinent de grosses gouttes de sueur. Je sens encore l’odeur de l’après-soleil dont Laure s’enduit chaque soir religieusement quand elle sort de la douche. Les images, les bruits, les parfums, ils sont innombrables et se superposent pour former le plus merveilleux des collages, celui d’une enfance choyée, heureuse, protégée, la mienne.

Et ces nombreux souvenirs me permettent aussi de ne pas penser en premier à cet épisode, ce fameux été, celui où j’ai huit ou neuf ans, donc. Moi qui me rappelle de tant de choses superficielles comme la marque des céréales qu’achetait pour nous ma grand-mère ou de la casquette en coton à carreaux bleu et vert que portait souvent mon grand-père, ma mémoire me joue des tours quant à ces vacances-là et certains détails majeurs m’échappent. Etait-ce juillet ou août ? Laure, son petit frère et ma tante Brigitte nous avaient-ils déjà rejoints ? Je ne sais plus, je ne sais pas.

Les adultes m’ont envoyé me coucher après un long dîner qu’ils ont bien arrosé. Mon père est arrivé ce soir pour passer deux semaines avec nous. Il est blanc, nous sommes déjà bronzés et il n’a pas encore les traits détendus de celui qui a rangé ses problèmes au coffre et en a jeté la clef. Il lui faudra deux ou trois jours. Ma mère le regarde à plusieurs reprises au cours du repas et lui adresse des petits sourires crispés, elle pose sa main sur la sienne discrètement mais il est encore ailleurs, loin, à Paris malgré tous les kilomètres qu’il a parcourus. Grand-père pose plein de questions sur son travail à Papa. J’ai quitté la table il y a longtemps, bien avant qu’ils n’aillent chercher les digestifs mais plutôt que de rester dans la chambre où j’étouffe, je suis venue m’allonger sans bruit sur l’un des transats de la terrasse du haut, là où je peux les entendre parfaitement sans qu’eux ne devinent que je suis là. J’ai dû parcourir sur la pointe de mes pieds nus la distance qui sépare ma chambre de la terrasse mais de ça non plus je ne me souviens pas. Il faut dire que seule me préoccupe cette envie : profiter du clair de lune et m’assoupir en écoutant distraitement les grands. Comment ai-je eu cette idée ? Quel esprit malin me l’a soufflée ? Je suis à l’époque une enfant docile, calme, sans originalité.

Je crois que j’étais vraiment toute prête de m’endormir, dans cet état second agréable et vertigineux où la conscience bascule, juste avant que le corps ne convulse une bref seconde comme pour mieux s’abandonner. Oui, maintenant que je cherche à me rappeler précisément cette soirée, les impressions deviennent plus nettes.

Et mon grand-père prononce mon prénom. Trois fois de suite. Marianne, Marianne, Marianne. Il le répète et en guise de réponse, ma grand-mère marmonne le sien. La voix de ma mère s’élève: elle dit Marianne à son tour et d’autres choses que je comprends mal. Mais ils ne m’appellent pas, ils m’évoquent. De la torpeur dont ils m’extraient, je le sais immédiatement. Je me souviens maintenant des battements de mon cœur s’accélérant. Je crois que je n’ai jamais entendu personne parler de moi. A huit ou neuf ans, je suis surprise de pouvoir être le sujet d’une conversation d’adultes. Presque folle de joie. Après l’excitation, vient la peur qu’ils ne me découvrent, alors je me recroqueville en boule sur le transat, puis la fierté d’être au cœur de leurs préoccupations. Moi, Marianne, les grands, mes parents, parlent de moi quand je ne suis pas là. Wouah.

Puis, la conversation n’est plus légère, je sens vaguement la tension monter. Mon grand-père parle avec colère des fils du voisin qui se moquent beaucoup de moi, sale sorcière, corne de rhinocéros, Pinocchio, face de youpin… Youpin ? Je ne sais pas ce que cela veut dire mais quand grand-père prononce ce mot, soudain ils se taisent. J’entends le bruit d’une chaise que l’on tire, Papa souhaiter bonne nuit à tout le monde et s’en aller. Il passe devant moi sans me distinguer à travers l’obscurité. Je retiens ma respiration et enfouit ma tête au creux de mes bras.

Voilà, cette nuit-là, j’ai compris que si, en fait, j’étais originale et que ma première singularité, en plus, je la portais sur mon visage ».

Marianne n’a plus rien à dire et un silence de plomb envahit le cabinet. Elle qui fixait ses mains depuis tout à l’heure, lève enfin les yeux vers le Dr Hermann. Elle pense qu’il n’était sans doute pas la meilleure personne à laquelle raconter cette histoire.

Intime conviction (3)

Seuls mes très proches étaient au courant de l’opération et je les avais avertis, maintenant que j’y réfléchis, davantage par obligation que par choix. J’avais noté dans mon agenda les rendez-vous préliminaires sans précision, au travail, le calendrier de ma boîte Outlook affichait des « rdv avec Dr H » puis un simple « Off » pour signaler mon absence.

Mais ce matin, j’étais de nouveau « On », je retournais travailler.

La courte période de ma convalescence s’était déroulée comme dans du coton. Je sortais le moins possible ou affublée d’un chapeau et d’une écharpe masquant la plus large partie de mon visage. J’avais soigneusement évité mes repères familiers, envoyant les enfants chercher le pain à la boulangerie d’en bas, oubliant mes réguliers passages à la pharmacie du coin de la rue ou au café, délaissant quasi toutes mes habitudes au profit de ma bulle ouatée.

Depuis mon retour de la clinique, les enfants et Pierre me regardaient me remettre avec une sorte de distance polie et de la curiosité. Héloïse et Joachim avaient momentanément cessé leurs disputes bruyantes, pactisant au nom du calme qu’ils pensaient nécessaire à leur mère et à table, personne n’osait plus faire de blague. Nous avions mis en suspens notre vie sociale et passions nos soirées devant l’écran de la télé dans une communion silencieuse, notre famille rendue muette et liée par une espèce de drôle de petit secret inavoué.

Ce matin-là, je restais longtemps devant la penderie grande ouverte à me demander ce que j’allais mettre. L’appartement bruissait de l’énergie du matin. J’entendais les enfants aller et venir entre leurs chambres, la cuisine, la salle de bains, le café en train de couler puis la capsule être éjectée de la machine, les cliquetis du cartable que Joachim refermait, Pierre siffloter et vaguement les informations, très loin, passer à la radio dont le volume avait été mis en sourdine. Finalement, j’optai pour une veste colorée, rouge, voyante. Aussi des escarpins à talons hauts, une étole noire et blanche à carreaux, un pantalon ajusté : une tenue dramatique. J’enfilai mon costume de théâtre. J’embrassai tout le monde, mes lèvres fardées effleurant tour à tour une bouche, une joue, un front. Ils partirent avant moi, ce qui avant n’arrivait pas.

Je donnai deux tours de clés et descendis en prenant l’escalier, poussai la lourde porte cochère et me retrouvai brusquement projetée dans la lumière. Il faisait très beau : un grand ciel bleu froid, un immense soleil un peu blanc, beaucoup de vent. Une fois sur le trottoir, je frissonnai, resserrant la ceinture de mon trench, collant mon sac plus près de mon flanc. Je restai quelques minutes stoïque au coeur de la foule dense, bourdonnante qui vaquait dans tous les sens sur la grande avenue. J’étais encore invisible. La bouche de métro, un peu plus loin sur la gauche, avalait goulûment des centaines de silhouettes. Je partis dans la direction opposée, j’avais envie de marcher. Mes pas me conduisirent jusqu’au bistrot où je prenais parfois une noisette le matin, un petit blanc le soir mais j’accélérai en passant devant la façade. J’avais envie d’un café, mais pas de le prendre là, dans cet endroit tenu par des gens auxquels mon visage était si familier.

Malgré les talons, j’ai continué de marcher, assez longtemps jusqu’à changer de quartier, observant la ville petit à petit se métamorphoser, le style des gens, les boutiques et les façades se modifier. Je cherchais à dépasser les limites d’un environnement trop familier. Je me moquais de l’heure qui tournait, je me fichais littéralement aussi de celle à laquelle je franchirais le seuil de mon bureau. J’étais totalement libre et inconnue quelques instants et je réalisais mon désir presque violent d’en profiter. J’étais une anonyme au milieu de la jungle urbaine et c’était une source de plaisir inattendu. Etait-ce à cause de ce nouveau nez ? Celui à cause duquel j’avais pourtant ressenti le besoin quelques temps de me replier, de m’enfermer, celui que j’évitais depuis l’opération de regarder puisqu’on me disait qu’il risquait encore de changer, de légèrement bouger,  celui que j’avais si peur de montrer à tous ceux qui me connaissaient d’avant ?  Ce matin-là, de mes nombreuses et obsédantes questions je me sentais brièvement affranchie.

Il y avait un petit café quelconque de l’autre côté du passage clouté. Je traversai et y entrai, les lieux étaient presque vides, je m’installai à une petite table collée à la vitre. Un jeune serveur ne tarda pas à venir me voir, il courba sa silhouette massive vers moi, scruta un instant mon visage puis se mit à parler.

– Bonjour, qu’est-ce qui vous ferait plaisir, Madame ?

Avant de lui répondre, je ne pus m’empêcher de lui adresser un grand sourire.

 

Pouce

Albert pourrait rentrer chez lui s’il se souvenait de là où il habite.

Seulement, il a tout oublié. Il se souvient seulement de ce prénom, Albert.

Albert saurait qu’il est dépenaillé s’il pouvait voir de quoi il a l’air. Il faudrait qu’il trouve son reflet. Une passante accepterait peut-être de lui montrer son visage dans l’un des petits miroirs que l’on trouve au fond du sac des dames. Mais c’est la nuit et il n’y a pas un chat dehors. Le réverbère à l’angle grésille, Albert craint de se retrouver plongé dans l’obscurité. Il n’y a ce soir ni lune, ni étoile.

Albert ne sait même pas l’âge qu’il a. Il touche son visage comme si ses mains allaient l’aider à deviner, au contact de la peau, en pinçant, en jaugeant l’épaisseur du grain, la douceur. Ce n’est pas facile alors il regarde ses mains et remarque qu’il y voit un peu trouble. Elles sont sales, noires, ses ongles aussi. Il n’est pas bien avancé.

Albert pourrait être triste mais la tristesse, c’est bon pour ceux qui savent.

Albert ignore tout de lui et du monde. Il sait qu’il est homme, il reconnaît le trottoir, les vitrines éteintes et les mannequins inanimés qui les habitent, les feux, les voitures garées. Mais le reste, les connaissances, le savoir, l’actualité, la sienne et celle des gens, tout ça il a ne sait pas.

Il ne peut d’ailleurs déterminer s’il n’a jamais su ou s’il a oublié.

Albert est une page blanche, il peut tout lui arriver mais a l’obscure intuition que son état est aussi dangereux que privilégié. Silencieux, ses pas glissent tout doucement dans les rues endormies, il est seul, léger comme un ballon, innocent.

Demain, il fera jour, Albert devra trouver des réponses et une situation. Alors, il marche plus qu’il n’avance, il profite confusément d’un état de grâce retrouvé, celui de l’inconscience. La sienne et celles de ceux qui ne demandent rien encore, quelques heures assoupis au fond de leurs lits.

De passage

Lune sertie de nuages« J’ai oublié depuis le temps !

Le sourire de Mario m’irradie, ses yeux pétillent, il est heureux. Moi, je n’oublie jamais. En guise de réponse, j’esquisse un petit rictus, les commissures de mes lèvres tremblent. Je ne sais pas vraiment comment faire beaucoup mieux. Je ramasse les quelques pièces de monnaie posée sur le comptoir et je me redresse.

Mario est un beau gars, sa peau mate fait ressortir son sourire, ses dents toute blanches, éclatantes, qu’il a. Il est brun comme je suis pâle.

Il y a des années, Mario et moi devions aller boire un verre et je ne suis jamais arrivée, l’histoire banale d’un rendez-vous manqué. Nous étions beaucoup plus jeunes alors et je crois qu’il était amoureux. Moi, je ne sais plus vraiment. Un peu peut-être mais j’étais trop préoccupée déjà pour me concentrer, comme les filles de mon âge, sur les atermoiements de mon cœur.

Mario est beau. Il est léger, élastique. Je lui envie ça. Il me sourit encore, il parle, il parle, je n’écoute rien, je regarde seulement ses traits s’animer, je me fiche un peu de ce qu’il dit, il touche beaucoup la monture de ses lunettes, du revers de la main il se frotte la barbe, d’un doigt il se gratte le cou.

Ce n’est pas tout ça mais il faut y aller, il est tard… j’entends.

Plus tard, nous sommes au lit et je vois qu’il a, là où il a gratté, une petite marque rouge. Il ronfle sur le dos, la tête sur le côté. Nous sommes chez lui, dans son petit appartement. Je trouve ça un peu touchant. Je place un doigt entre sa bouche et son nez pour sentir son souffle apaisé et quand je suis complètement sûre qu’il dort, je me lève et je me glisse vers la cuisine. J’ai soif.

Ce ne devait être qu’un verre, un simple verre. J’avais croisé Mario bêtement dans le métro, il m’avait reconnue. D’habitude, je ne laisse personne m’aborder mais cette fois… C’était ce sourire sans doute ou sa façon de bouger qui, des années plus tard, m’émeut toujours un peu.

J’ai accepté qu’on se revoie.

Au moment de le quitter sur le trottoir, il a effleuré ma joue. Il y avait si longtemps qu’un homme ne m’avait pas serrée dans ses bras.

Notre étreinte a été hâtive et brouillonne, celle de corps pressés d’en finir avec leur désir.

Dans sa minuscule cuisine, il y a une bouilloire en inox brossé. Je n’ai pas allumé mais il fait si clair, la pleine lune ardente brille, il n’y a pas besoin d’autre chose. Je distingue une silhouette déformée dans le reflet de la machine, mon cou, mon buste, le haut de mes jambes, ma tête est coupée.

J’ai oublié le goût d’un quotidien banal : avoir des amis, des amants, une famille, des charges, du courrier. L’appartement de Mario sent tout ça. Une vie normale.

Quand il a ouvert la porte, osant à peine lâcher ma main, j’ai pris de plein fouet ce parfum comme la gifle d’une existence dépassée. Je n’ai rien laissé paraître mais quand il m’a emmenée vers la chambre, me caressant, me cajolant, m’attirant tout contre lui, malgré les baisers j’ai regardé tout, partout.

J’ai vu les photos posées sur la console de l’entrée, les enfants de Mario, deux beaux enfants à des âges différents. J’ai vu la petite corbeille à côté avec les enveloppes à moitié ouvertes, les trousseaux de clés, les post it. La pile de journaux par terre. Le parapluie dans le coin du mur. Tout ce fouillis rassurant, naturel.

J’ai envie d’un thé maintenant. C’est à cause de cette jolie bouilloire.

Après l’amour, Mario a posé quelques questions, les mêmes que celles du bar, auxquelles j’avais à peine répondu. J’ai pourtant une version bien rodée mais ce soir…

« Qu’as-tu fait pendant toutes ces années ? Pourquoi t’es jamais venue ce soir-là ? Ni même revenue ? Pourquoi t’as quitté la ville du jour au lendemain ? Pourquoi t’as pas donné de nouvelles ni à moi ni aux copains ? Même à ta mère ? »

Après l’amour, je n’ai pas davantage répondu.

« T’as des cigarettes ? »

Oui, bien sûr, il en avait mais avant, je ne fumais pas avant, non ? Avant, c’était avant, ai-je dit sèchement, dans un mouvement d’humeur. J’ai saisi le paquet et le briquet, j’ai mis son t-shirt et je suis sortie sur le balcon. Quand je suis revenue, il s’était endormi. Je me suis allongée à côté de lui, j’ai calé mon souffle sur le sien, j’ai fermé les yeux mais pas longtemps. Je ne dors jamais longtemps.

J’ouvre les placards, je cherche le thé, je n’arrive plus à penser à autre chose que me faire un thé dans cette petite cuisine pimpante. Et s’il a des biscuits aussi. J’ai envie de thé et de biscuits.

Je n’ai généralement aucun problème à n’être que de passage, à virevolter, je me rêve en papillon, légère, légère, capable de me fondre dans le décor pour mieux me protéger. Ou alors, je suis une araignée, j’ai vu une nuit à la télé que certaines sont dessinées pour repousser leurs prédateurs. Voilà, c’est ça, je suis une araignée, effrayante effrayée.

Demain, Mario et moi pourrions nous lever et aller au ciné. Ou bien rester ici, lire et paresser au lit. Je lui poserais à mon tour des questions sur son travail, ses enfants, peut-être sur leur mère aussi, le divorce. Je lui raconterais mes voyages, mes absences, comme je ne sais pas poser mes valises, je ne peux pas. Nous irions au restaurant en bas, au dessert, il me demanderait si j’aime toujours autant les moules-frites et le lendemain, il me conduirait au bord de la mer où j’en dévorerais des marmites. Il serait amoureux, amoureux comme si nous avions toujours dix-neuf ans. Au bout de quelques semaines ou quelques mois, je ne sais pas comment font les gens, il me présenterait à ses parents. Sa maman, généreuse, avenante comme lui, me prendrait dans ses bras, me dirait « bien sûr qu’on se souvient de toi », son papa aurait des sourires polis pour faire comme si. Un week-end, je verrais entrer dans l’appartement une fillette avec des nattes qui demanderait crânement à Mario du haut de ses huit ans « c’est qui la dame assise là, Papa ? » comme si je n’entendais pas. Son petit frère caché derrière m’adresserait des sourires sous cape tandis que Mario se pencherait vers sa fille, tournerait les yeux vers moi et, m’adressant un clin d’œil complice, glisserait « une amie de Papa » pour finir par les conduire jusqu’au canapé, à mes côtés. Je recommencerais à ne plus fumer.

Mon thé est fini et j’ai mangé ce qui restait de biscuits. Je n’y voyais plus rien, la lune était cachée par les nuages. Alors, je suis partie.