L’incipit

« Nous, on faisait que les attendre, chacun avait son tour, son heure, et en plus on ne se pressait pas, on fumait peinards, de temps en temps Lopez le négro s’amenait avec un café« .

Notre petite bande se supportait tant bien que mal. Trois énergumènes poussés-là par un violent courant. Je n’ai jamais pensé que la souffrance soude mais depuis cette époque, je sais qu’elle regroupe.

Lopez était celui qui ne se rendait compte de rien. Il croyait pointer tous les matins, comme dans sa vie d’avant. Il arrivait avec son thermos, s’asseyait sur le banc à côté de moi et remplissait sa tasse. Toujours, il râlait parce qu’il avait oublié son morceau de sucre et parce que personne d’autre n’en prenait et puis il buvait son café en faisant la grimace. Lopez inventait des missions pour la journée, les réunions à venir et les dossiers en cours. Nous ne réagissions pas, nous ne l’écoutions pas à dire vrai. Mais il n’avait pas besoin de nous pour continuer de parler.

Grégo, poings et mâchoires serrés, glissait des « ta gueule » tout bas, les yeux brillants. Grégo était le plus sensible d’entre nous, le plus violent aussi. C’était l’un des tics de Grégo les « ta gueule », tous plein de rage contenue, chacun tel le sifflement d’une soupape, au bord de l’implosion.

Les dames qui s’occupaient de nous venaient nous chercher quand les aiguilles de l’horloge marquaient le quart ou la demie et emmenaient l’un puis l’autre à l’intérieur. Le reste de nous suivait des yeux celui qui partait puis l’attente recommençait, jusqu’au tour des aiguilles d’après.

Les dames nous faisaient inlassablement répéter les mêmes choses, posaient quelques questions pleines de compassion, entendaient pour une énième fois les mêmes bribes de réponses. Enfin, je crois, pour ceux qui arrivaient à parler. Grégo n’évoquait jamais le détail de ses rendez-vous et parfois, en croisant son regard au sortir d’une séance, je l’imaginais fermé, replié, totalement hermétique à la désarmante compréhension de celles à qui avait été confiée la charge de nous délester de nos souffrances. Je me demandais s’il s’empêchait de leur dire « ta gueule ».

Nous avions été jetés, balayés, expulsés, vidés, pompés, sucés, absorbés, recrachés exsangues… Nous n’étions que des coquilles vides, des poupées de chiffon. Un flot de paroles ne suffirait pas à nous redonner vie. Nous aspirions seulement à rester tranquilles, entre nous, serrés, peinards.

Quand nous étions tous passés, nous nous retrouvions au même endroit. Lopez voulait boire du calva à la place du café. Mais la cafétéria n’en servait pas. A la place, il allait y manger une gaufre à la chantilly. Lopez était gourmand. Grégo maugréait en lui emboîtant le pas. Ce n’est pas comme si nous avions eu autre chose à faire que ça.

Enfermés dans cette enclave, coupés du reste du monde, nous devions crever l’abcès, défaire les noeuds causés par nos souffrances, accepter notre folie.

L’après-midi, je restais souvent seul dans ma chambre, incapable de rien, sans envie d’aucune sorte. Allongé, je fixais des heures durant les minuscules fissures qui partaient en étoile depuis l’ampoule fixée au plafond. Cette ampoule, c’était moi, éteint pour toujours, ces fissures autant de cicatrices laissées par ce sale traumatisme. Vers quinze heures, une gentille dame venait voir si tout allait bien. Les premiers temps, j’avais trouvé sa question bien étrange. Si j’étais là, c’est que rien n’allait bien, n’est-ce-pas ?

Lopez passait une tête un peu plus tard, il s’excusait vainement d’avoir été retenu par une urgence. Grégo le suivait, toujours en pestant. La journée suivante se passait de la même façon.

Le meilleur moment, c’était le matin, quand on attendait, chacun son tour, son heure, en ne se pressant pas, en fumant peinards, avec Lopez qui souvent s’amenait un café.

 

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Emois timides

Hier, alors que je sortais du travail, les bras un peu chargés dans un métro bondé comme il se doit à ce moment de la journée, j'assistai à une scène touchante.

Deux adolescents à l'air aimable (assez rare pour le souligner) se faisaient face. Lui, plutôt déjà grand, mince, très mince, de cette minceur typique de cet âge là chez les garçons, la peau mate, les cheveux coupés courts et un sourire éclatant aux dents bien alignées. Elle, les cheveux un peu gauffrés maladroitement, avait eu la main un peu lourde sur le mascara et le fond de teint, pour masquer quelques boutons et appuyer un regard bleu, non dénué de charme.

Il lui raconta soudain, après un léger blanc, que sa petite soeur avait mis le feu aux cheveux de sa barbie. Elle lui jeta deux-trois oeillades timides, un léger sourire posé sur les lèvres.

"Elle a voulu lui lisser les cheveux, comme ma mère lui fait de temps en temps".

Arrivant à la station suivante, le wagon freina un peu vivement et leurs corps élastiques s'entrechoquèrent. Ils parurent surpris… mais pas mécontents.

"Mais elle est petite, elle n'a que 9 ans".

Elle opina du chef et émit un petit gloussement pour abonder dans son sens.

Il était temps que je change de station. Je les laissai, un peu gênée de les avoir observés et en même temps ravie de cette scène mignonne.