L’inattendu

Il y a bientôt un mois, j’étais assise côté hublot dans un avion qui me transportait de l’autre côté de l’Atlantique. Une rangée de trois et une place libre entre une femme et moi. Je n’aime généralement pas discuter avec des inconnus lorsque je suis seule. Je préfère largement savourer et m’enfouir dans la bulle de mes perceptions individuelles.

Mais tout le monde n’est pas comme moi. Cette femme, dont j’estimais qu’elle approchait la soixantaine, cherchait à échanger : les stewards, le fonctionnement de l’écran qui propose des divertissements, la durée du voyage, le peu d’espace où ranger son barda… les prétextes étaient aussi nombreux que futiles pour engager la conversation dans la proximité subie de l’habitacle du dreamliner.

A l’enregistrement, un homme avait vérifié mon passeport pour y coller une pastille dont l’utilité m’échappe encore. Me questionnant sur le motif de mon voyage, je lui avouais que j’allais faire une surprise à quelqu’un. Il me répondit : « je suis certain qu’il va être ravi ». Comme s’il allait de soi que mon plan était d’ordre romantique.

Ma voisine grignota, s’assoupit devant un film quelconque, griffonna quelques mots dans un carnet, se leva pour se dégourdir les jambes, tout comme moi. L’une de mes premières réactions avait été de me demander ce que faisait cette femme, toute seule, d’un certain âge, dans cet avion. La suivante fut de me dire qu’après tout j’étais là, moi aussi, j’étais elle avec des années en moins, que sa présence n’état pas plus mystérieuse que la mienne.

Nous approchions du moment d’atterrir. J’étais de plus en plus excitée et émue à la perspective de réaliser ma surprise : sonner à la porte de quelqu’un qui ne m’attendait pas mais dont j’osais espérer qu’elle serait heureuse de me voir là. De Paris à New York, pour quelques jours. Une folie accordée à la faveur de circonstances joyeuses. Un cadeau bonus.

Ma voisine, encore elle, me demanda si je pensais qu’il fallait beaucoup de temps pour passer la sécurité à notre arrivée, si ce voyage-là, je le faisais souvent. Elle était venue aux Etats-Unis, me dit-elle, bien des années auparavant. Son souvenir était flou et elle était inquiète. Elle passerait une nuit près de l’aéroport pour reprendre un vol le lendemain matin à l’aube, vers une autre destination. Cette femme, à laquelle quelques heures plus tôt je n’avais aucune envie de parler, éveillait maintenant ma curiosité. Où allait-elle exactement ? Quels motifs pouvaient justifier pareil déplacement ?

L’avion se posa délicatement sur la piste. J’aurais pu en savoir plus mais j’étais désormais plus préoccupée par mon propre chemin et la raison de mon voyage. Je me ruai hors de l’avion aussi vite que possible, je passai la sécurité, sautai dans un taxi jaune qui m’emmena au coeur de Manhattan. Je me présentai au concierge, m’engouffrai dans l’ascenseur, toquai doucement à la porte. Je fis ma surprise.

J’ignorais qu’en retour la vie me surprendrait : je resterais à New York deux fois plus longtemps que prévu. Mais ça, c’est une autre histoire. De l’inattendu.

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Un bagage

Vous avez été 226 à voter pour moi et je vous en remercie infiniment. Ma nouvelle, malheureusement, n’a pas été retenue parmi les finalistes pour le prix e-crire au féminin. Comme je l’aime bien quand même, je la poste ici, pour qu’elle demeure parmi mes archives et que pour celles et ceux qui, malgré mon insistance, sont passés à côté puissent la lire. Merci encore  !

L’aéroport est presque désert, il est tôt. Comme elle a du temps à tuer, elle se pose devant un muffin et un gigantesque gobelet de café. Elle a peu dormi, elle est sur les nerfs. Elle s’agace de son prénom mal orthographié sur le gobelet, elle s’agace que les deux types de la table à côté parlent fort, soient vieux et laids et s’échangent des propos que son jugement, tranchant, détermine comme insipides et vulgaires.

Ce qui la calme un peu, c’est la lumière somptueuse qui traverse le terminal de part en part. Il est à peine plus de six heures et les rayons du soleil, entre le rose et le jaune, transpercent le verre. Semblable à l’éclosion d’une fleur, il arrive, brutal et délicat à la fois. Elle est apaisée un instant. Une seconde, elle n’entend plus les deux hommes. A la place, elle admire l’envol d’un premier avion sur la piste, elle observe de quelle façon il se détache du sol, silencieux, puisqu’elle est de l’autre côté de la vitre.

Bientôt, ce sera à son tour de décoller. Elle sort de son sac à main la carte d’embarquement, elle la caresse, c’est un brûlant sésame.

Elle a pris la décision d’aller le retrouver sur un coup de tête. Hier, après le travail, en arrivant chez elle, elle a cherché un vol. Plongée dans le noir, devant l’écran bleuté de son ordinateur, elle a fait vite pour éviter de penser. Elle n’est sortie de sa transe qu’au moment où elle a reçu le courriel de confirmation de la compagnie. Quand on l’a félicitée d’avoir choisi le spécialiste du vol à prix cassés, elle a été prise d’un vertige.

Il lui manque, la manière dont il la regarde, dont il la touche.

Pour s’extraire de sa torpeur, elle a fumé une cigarette. Elle a commencé à réfléchir. Elle a cliqué sur la confirmation pour vérifier les modalités d’annulation. Elle a parcouru les premières lignes des conditions générales de vente mais, se sachant perdue d’avance, a préféré éteindre l’ordinateur.

Elle voulait le revoir. Cette histoire d’amour hachée, inachevée, manquée l’obsédait. Elle se souvenait avec une acuité inquiétante de leur dernière nuit. Le temps ne tuait pas ses sentiments, au contraire il polissait chaque détail comme la mer les bouts de verre, faisant de la moindre seconde stockée dans sa mémoire un trésor à débusquer de nouveau, chaque soir.

De cette nuit, elle garde l’image de lui, étendu à ses côtés. Elle le voit encore allongé sur le dos, il ronfle paisiblement, ses longs bras en vrac. Le jour pointe à travers les rideaux mal tirés. Elle sait qu’elle ne se rendormira pas. Elle pose la main sur son torse. Il a pour habitude étrange de dormir en t-shirt, juste en t-shirt. Elle trouve ça bizarre mais elle ne dit rien. Elle sent son cœur sous le coton, un cœur qui cogne fort, trop vite, se dit-elle. Elle laisse quelques instants ses doigts là contre l’étoffe, comme s’ils pouvaient s’y incruster, comme si sa main allait transpercer le tissu, passer au travers, comme si elle allait s’emparer de son cœur. Cela lui permettrait d’abord de mieux le comprendre et peut-être aussi un peu, un tout petit peu, de le façonner pour qu’ensemble, ils soient heureux, vraiment heureux.

Comme elle repense encore une fois à cette scène, à son odeur, à sa peau, elle se lève, abandonne le muffin et le café et se dirige, comme mue par une force invisible vers la porte d’embarquement. Elle est une héroïne. Elle est une boule de nerfs.

Il y a un sas fumeur, une cage de verre immonde dont s’évaporent lentement les nuages gris formés par des milliers de cigarettes consumées. D’habitude, elle n’y met pas les pieds mais aujourd’hui, elle ne peut faire autrement. Elle entre, s’en allume une qu’elle fume à la va-vite parce que l’odeur est insoutenable. Elle se précipite aux toilettes, les haut-parleurs bafouillent qu’il faut embarquer. Elle a rangé son dentifrice dans un mini sac plastique, lui-même au fond de son bagage cabine et n’a pas le courage de l’en sortir. Alors, elle gobe d’un coup trois pastilles de menthe pour l’haleine, en fixant son reflet dans la glace. D’une seconde à l’autre, elle change d’avis : elle est plutôt jolie, il faut dire qu’elle a mis sa robe préférée, non, en fait, elle est laide, grosse, fagotée dans cette tenue qu’elle trouverait forcément plus seyante sur une autre.

Elle ne sait pas. Elle ne s’est jamais jugée qu’à l’aune du regard de ceux dont elle a traqué l’amour. Sans jamais se demander s’ils méritaient le pouvoir qu’elle leur attribuait et qu’ils ne réclamaient pas. Lui symbolisait ce dont avait si souvent rêvé. Un artiste ! S’il finissait par l’aimer, ce serait, pensait-elle, un peu de poussière de paillettes et quelques miettes d’aura qui rejailliraient sur elle. Si jamais il l’aimait, ça voudrait dire qu’elle valait quelque chose. C’était une évidence au moment de leur rencontre, c’était un espoir lors de leurs retrouvailles. Et maintenant… Elle fixe sans pitié son image dans le miroir.

Elle pense à la dernière fois, à ces messages auxquels il n’a pas répondu souvent. Elle sort des toilettes, elle cherche de nouveau la carte d’embarquement. Elle ne la trouve pas. Elle s’énerve, s’accroupit et vide le contenu de son sac à main par terre, sous le regard blasé des autres passagers. Des larmes affleurent au bord des cils. Enfin, le bout de papier surgit sous ses doigts. Elle se redresse péniblement. Il sera content de la voir, ils feront l’amour dans une chambre d’hôtel dont elle s’enfuira le matin venu, en évitant le regard inquisiteur de la réceptionniste. Et après ?

Les haut-parleurs enjoignent les retardataires à se diriger vers la porte d’embarquement. C’est le dernier appel. Elle fourre son sac à main dans son bagage cabine. La poignée est bloquée, elle s’acharne.

Elle abandonne.

Elle est assise et regarde la piste, sa valise cassée à côté d’elle. Elle observe son avion décoller. Ce voyage s’arrête là. Elle ne le comprend pas encore vraiment mais alors, pour elle, tout commence.

De l’art de la métaphore

Lorsque je veux écrire, il faut que je me prépare. Je le sais, je le sens. Je n’ai, en fait, pas vraiment le choix. Si je partais sans bagage, peut-être quelques temps pourrais-je croire que je n’ai besoin de rien d’autre que de cette envie qui me mord le ventre. Mais au bout de ces heures, de plusieurs milliers de pas, je serais forcée d’admettre que je ne vais nulle part.

Alors, je me prépare. de manière foutraque, au dernier moment, je réunis quelques outils épars, une carte, un guide, de quoi régler les questions élémentaires de la vie. j’ai souvent, avant de me lancer, feuilleter en rêvassant ce guide que j’ai choisi. J’y ai regardé les croquis, j’y ai lu les encadrés faciles et colorés où sont glissés les grossiers conseils et puis je l’ai refermé, me jurant d’y revenir avec méthode plus tard, ne le faisant jamais, le jetant dans mes bagages de telle sorte que je le retrouverai plus tard corné. J’ai lu avec passion les récits d’autres âmes qui ont entrepris à peu près le même périple, tout à tout admirative et critique.

Et puis, enfin, je m’en vais écrire, je pars. Je referme un temps la porte sur le reste. Oh, je n’oublie pas tout à fait le quotidien et la somme de choses futiles ou merveilleuses qu’il contient. Mais, le temps d’une escapade, je le laisse derrière moi. Je ne suis pas triste, je n’éprouve pas même une once de culpabilité, non, car je sais que je me ferai pardonner mon absence en racontant avec malice, au retour, le détail de mes péripéties.

Je prends la route, aussi excitée que trouillarde, aussi prétentieuse que ridicule et j’avance à tâtons. Au début, je ne sais quelle direction prendre. Je regarde depuis le bas-côté où file le gros de la meute et selon l’humeur, je la suis ou je la fuis. Quoiqu’il arrive, il y a toujours cet instant où, en dépit de la frousse, j’ai seulement envie de tracer ma propre voie. Oh, parfois, au bout du chemin, il n’y a qu’un cul-de-sac. Je suis alors obligée de revenir sur mes pas.

Pour reprendre mon souffle, pour me reposer, pour jeter un regard sur les distances parcourues, je fais une halte. Je feuillette les pages comme on fait défiler sur l’appareil photo à toute vitesse les images. j’accroche sur certains détails, des formes me séduisent, d’autres sont effacées, immédiatement mises au rebut. je fais un premier tri même si au fond de moi, il y a une toute petite voix qui me dit de tout garder, avec fierté; la voix de celle qui est déjà bienheureuse d’en être arrivée là.

Ce n’est peut-être pas le plus incroyable, le plus bluffant, ni le plus exceptionnel des voyages mais c’est le mien… à travers les méandres obscurs de l’écriture.

Chéri, et si on jouait aux pauvres !

Ce week-end, je feuilletais une jolie revue regorgeant de belles images, de lieux rêvés, d’endroits dont je ne foulerai jamais le sol mais qu’importe, parfois le plaisir des yeux se suffit à lui-même.

Entre autres,  si vous vous mettez à lire entre les photos, vous apprendrez que Philippe Starck a une préférence pour les hôtels dotés d’un héliport sur le toit pour faciliter son arrivée et qu’il s’estime responsable de la bonne température de la cabine Première d’Air France (cet saint homme qui oeuvre avec ardeur au bien du plus grand nombre, c’est beau), qu’aller à Los Angeles du jeudi au lundi est la seule option valable en cas de week-end prolongé et que le gros gros « trend » du moment, quand on est riches, c’est d’aller jouer aux pauvres. Si, si, la légende de la photo est formelle.

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D’ailleurs, je vous fais remarquer qu’ils sont obsédés par les hélicos dans ce magazine, ils en parlent toutes les quatre pages !

Chers amis les pauvres, veuillez noter que vos prochaines vacances au camping de la Bourboule ne sont pas « beauf », ni même simples, non, elles sont au-then-ti-ques (repeat after me) ! Vous avez su adopter, sans même vous en apercevoir, ce que nombre de riches vous envient : une attitude « low profile ». Bravo. Réussir à se passer d’hélico (si,si), de marina bondée de yachts à la blancheur éclatante, de restaurants branchés avec leurs serveurs-mannequins… est une épreuve à laquelle beaucoup de nos copains les riches ne résisteraient pas.

Plus sérieusement, et sans jouer la Mère Bien-Pensance, je suis un peu choquée par cette légende. Que certains puissent profiter et s’offrir des séjours dans des lieux paradisiaques, qu’ils fassent florès et en tirent un bénéfice, cela ne me gêne pas. Que des magazines comme celui-ci leur parlent, non plus. Je ne milite pas pour le politiquement correct à tout crin. Mais tout de même, je dois admettre que je trouve qu’on tombe ici dans l’indécence.

Je suis, comme d’autres sans doute, fatiguée par la morosité ambiante, par cette crise interminable et par les tentatives désespérées, désespérantes ou ridicules des puissants de ce monde pour essayer de (nous faire croire qu’ils font tout pour) redresser la situation. Et j’en suis jusqu’ici pourtant préservée.

Il n’y a aucun second degré dans cette légende. Elle est là, posée, violente. Certains plaideront peut-être que les « pauvres » ne lisent pas ce magazine et ne seront en conséquence pas blesser par ces quelques mots. Mais tout de même, croire qu’authentique est synonyme de pauvre, c’est ne pas avoir la moindre idée de ce que c’est que d’être pauvre, non ? Et j’aimerais bien savoir quel est le seuil de pauvreté selon la rédaction de ce magazine.

Parce que, psssst, les gars, les vrais vrais vrais pauvres ne partent même pas en vacances.

La dernière phrase de cette légende était de trop, de mauvais goût.

Je réfléchis à lancer un concept « low cost » d’hôtel de luxe pour que les pauvres puissent un peu jouer aux riches ! Il n’y a pas de raison que cela ne fonctionne pas dans les deux sens, non ?